J’ai ouvert l’appli de ma brosse à dents Oral-B par curiosité : elle connaissait mes heures de lever et de coucher depuis des mois

L’application Oral-B savait à quelle heure vous vous leviez le matin et quand vous alliez vous coucher. Pas parce qu’on lui a dit. Parce qu’une brosse à dents connectée qui enregistre chaque brossage, avec son horodatage précis, dresse en réalité un portrait fidèle de votre rythme de vie. Deux brossages par jour, matin et soir, pendant des mois. Le profil circadien d’un inconnu devient lisible en quelques secondes.

C’est le genre de réalisation qui arrive quand on ouvre, par curiosité ou par ennui, une appli qu’on n’avait pas consultée depuis longtemps. L’application Oral-B a été conçue pour suivre l’évolution du brossage de vos dents, en enregistrant la manière dont vos données de brossage quotidien sont stockées. Ce que Oral-B ne met pas en avant dans ses communications : cette collecte silencieuse, accumulée semaine après semaine, constitue bien plus qu’un simple journal dentaire.

À retenir

  • Votre brosse à dents sait à quelle heure vous vous levez et vous couchez, sans que vous le sachiez
  • Oral-B (Procter & Gamble) peut partager vos données de santé avec des tiers en dehors de l’Europe
  • La salle de bain est devenue l’une des pièces les plus connectées de votre maison

Ce que votre brosse à dents sait réellement de vous

La gamme connectée d’Oral-B collecte des données sur la fréquence et le temps de brossage pour fournir des statistiques et des recommandations. Sur le papier, c’est une promesse de coaching. Dans les faits, l’application conserve un historique horodaté de chaque session, avec des représentations graphiques de la pression exercée et des tendances filtrées par semaine, mois et année. Une base de données comportementale intime, construite passivement.

Ajoutez à ça une donnée que peu de gens réalisent : les heures de brossage sont un proxy quasi-parfait des heures de lever et de coucher. Quelqu’un qui se brosse les dents à 6h45 et 23h15 chaque jour depuis huit mois donne à une application une information qu’un tracker de sommeil vendrait comme une fonctionnalité premium. La brosse à dents connectée la collecte gratuitement, comme effet de bord. Les rythmes circadiens d’une personne, savoir si elle est du matin ou du soir et si elle est en décalage de phase, peuvent être déterminés à partir de données comportementales répétées. Une simple série d’horodatages y suffit.

La brosse à dents Oral-B SmartSeries dispose d’une mémoire intégrée de 30 jours, ce qui signifie que même sans connexion active au téléphone, les sessions sont stockées localement avant synchronisation. Aucune interaction volontaire n’est nécessaire : la donnée se constitue seule, dans la salle de bain, à chaque utilisation.

La politique de confidentialité, ce texte que personne ne lit

Oral-B appartient à Procter & Gamble, un géant dont la politique de données couvre bien plus que des brossages. Selon la fiche App Store de l’application, certaines données peuvent être utilisées pour suivre l’utilisateur dans plusieurs apps et sites web appartenant à d’autres sociétés. La formulation est volontairement vague, mais elle ouvre une porte large.

Sur le site américain d’Oral-B, le niveau de détail est plus explicite. P&G indique que s’inscrire avec Oral-B peut indiquer ou impliquer des informations sur vos conditions de santé passées, présentes ou futures, et que vous consentez à leur collecte. Ces données de santé consommateur sont utilisées pour vous fournir des produits et services, délivrer de la publicité pertinente et gérer vos comptes. “Publicité pertinente.” Voilà qui dépasse le coaching dentaire.

P&G peut partager vos données personnelles et les transférer hors de l’Union Européenne, avec d’autres entités P&G et des tiers agissant en son nom dans le cadre de ses activités marketing. Les garanties de protection sont mentionnées, mais l’architecture reste celle d’un groupe américain dont les serveurs ne se limitent pas au territoire européen. Pour un utilisateur français, c’est une information que le RGPD devrait rendre plus saillante, mais qui reste enfouie dans des conditions générales que peu de gens lisent réellement, autorisant parfois à leur insu les fabricants à réutiliser leurs données.

La vraie question : dangereux ou juste inconfortable ?

Soyons clairs sur ce que cette situation n’est pas : ce n’est pas un scandale de surveillance illégale. Les utilisateurs peuvent demander l’accès, la rectification, l’effacement, la portabilité, mais également l’effacement définitif de leurs données personnelles, droits que le RGPD garantit en Europe. La CNIL a publié ses recommandations sur les applications mobiles en septembre 2024, mises à jour en avril 2025. Le cadre juridique existe et progresse.

Le problème est ailleurs. Dans le domaine de la santé, montres connectées, bracelets et applications de suivi permettent un monitoring quasi continu du rythme cardiaque, du sommeil et de l’activité physique. Une brosse à dents, dans ce panorama, semblait hors champ. C’est précisément là que réside le glissement : on accepte implicitement que la surveillance comportementale vienne des gadgets qu’on perçoit comme “santé” ou “fitness”, mais pas d’un objet aussi banal, aussi domestique, aussi anodin qu’une brosse à dents. L’espace intime s’est rétréci sans qu’on s’en aperçoive.

L’environnement mobile présente plus de risques que le web pour la confidentialité des données. Les applications mobiles ont accès à des données plus variées et parfois plus sensibles, telles que des données de santé. Ce que la CNIL souligne pour les applications mobiles en général s’applique avec une acuité particulière aux applications d’objets connectés de salle de bain, où le contexte intime renforce la sensibilité des informations produites.

Ce qu’on peut faire, concrètement

La brosse à dents connectée reste utile. Les études montrent que les brossages ne durent en moyenne que 30 à 60 secondes, contre les 2 minutes recommandées par les dentistes. Plus de 82 % des personnes utilisant une brosse Oral-B Smart Series ont constaté une amélioration notable de leur santé bucco-dentaire. L’outil fonctionne. Mais l’utiliser intelligemment suppose quelques réflexes simples : refuser l’intégration avec Apple Santé si le croisement de données vous dérange, vérifier dans les paramètres de l’appli les autorisations accordées, et exercer son droit d’accès annuel pour voir exactement ce qui est stocké.

La vraie leçon dépasse Oral-B. Chaque objet connecté ajouté à un foyer est un nouveau point de collecte. La somme de données d’un thermostat intelligent, d’une montre connectée, d’une brosse à dents et d’une balance compose un profil comportemental d’une précision redoutable, chez quelqu’un qui n’a jamais eu l’impression de se surveiller. La CNIL le rappelle elle-même : sans s’en rendre compte, on peut confier de nombreuses données personnelles portant sur sa santé, ses préférences alimentaires ou ses habitudes de vie à des objets du quotidien. La salle de bain est devenue, sans fanfare, l’une des pièces les plus connectées de la maison.

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