J’ai collé un film solaire connecté sur mes baies vitrées pour faire chuter la température : le jour où j’ai lu les données remontées, j’ai compris ce que le fabricant savait de chez moi

Le film était censé régler un problème simple : transformer une baie vitrée orientée plein sud en four ambulant dès juin. Résultat thermique ? Plutôt convaincant. Mais c’est en fouillant dans l’application compagnon, quelques semaines après l’installation, qu’est venue la vraie question. Celle que la fiche produit ne pose jamais.

À retenir

  • Votre film connecté sait exactement quand vous partez, rentrez et où vous êtes dans votre maison
  • Les conditions d’utilisation cachent une collecte de données bien plus importante que le simple contrôle du produit
  • Le RGPD existe, mais de nombreux fabricants asiatiques contournent les obligations légales

Ce que le film fait réellement à votre fenêtre

Les modèles les plus performants, notamment ceux à effet miroir posés en extérieur, peuvent rejeter jusqu’à 89 % de l’énergie solaire totale. Sur une baie exposée au sud, c’est une différence palpable : cela permet de réduire la température intérieure de plusieurs degrés et de limiter le recours à la climatisation. Au-delà de la régulation thermique, ces films agissent comme un filtre contre les rayons ultraviolets, bloquant jusqu’à 99 % des UV. Votre canapé, votre parquet, vos livres, tout ce qui prend la lumière directe, vieillissent moins vite. Ce n’est pas négligeable.

Les versions connectées, elles, vont plus loin que la simple protection passive. Les films électrochromes utilisent la technologie de modulation de la lumière pour réguler la transmission de la chaleur et de la lumière, en appliquant une faible tension électrique qui change la couleur du film. Ils peuvent être contrôlés automatiquement en fonction de la luminosité ambiante, via un interrupteur mural, une télécommande, un système domotique ou une application smartphone. En clair : votre fenêtre devient un objet intelligent piloté depuis votre poche. Et un objet intelligent, ça communique.

La technologie concurrente, le film PDLC (Polymer Dispersed Liquid Crystal), fonctionne différemment. Lorsque le film est activé, la tension électrique aligne les cristaux liquides, permettant à la lumière de passer ; quand le courant est coupé, les cristaux retournent à un état dispersé, rendant la surface opaque. Le film électrochrome, lui, joue un rôle plus subtil : il module la lumière, apaise les espaces et apporte un confort visuel. Deux logiques différentes pour des usages différents, mais dans les deux cas, une connexion permanente au cloud du fabricant.

L’application qui en sait trop

Lorsque vous installez une application pour contrôler un objet connecté, vous acceptez souvent sans le savoir la collecte de nombreuses informations personnelles, qui ne servent pas uniquement à améliorer les services, elles sont aussi utilisées pour créer des profils publicitaires, améliorer les algorithmes de recommandation ou être revendues à des tiers. Pour un film solaire connecté, voici ce que cela signifie concrètement : l’application sait à quelle heure vous assombrissez votre vitre le matin, quand vous rentrez chez vous, quand vous partez, à quelle heure votre salon retrouve la lumière le soir. Les données collectées par les objets connectés peuvent ainsi révéler les heures où la maison est vide. Un profil comportemental complet, tiré d’un simple film de fenêtre.

Les données personnelles sont si convoitées car, recoupées et analysées, elles dévoilent tellement de choses qu’on peut les utiliser pour prédire voire influencer certains comportements, notamment d’achat. Ce qui est inquiétant, c’est que même des objets considérés comme basiques peuvent devenir des sources importantes de données personnelles. L’application Keurig, par exemple, collecte 19 types de données et suit même l’utilisateur sur des plateformes tierces. Une machine à café. Alors un film vitré qui cartographie votre présence à domicile en temps réel…

Dans la pratique, les obligations légales sont parfois contournées ou noyées dans des conditions d’utilisation complexes. Le problème est encore plus aigu lorsque les objets sont importés depuis des marchés hors UE, où la législation est moins stricte. Or, une part significative des films intelligents connectés disponibles sur le marché français proviennent de fabricants asiatiques dont les serveurs cloud ne sont pas en Europe. De nombreux objets connectés sont produits hors de l’Union européenne, dans des contextes réglementaires différents, ce qui complexifie la protection des données.

Ce que le RGPD garantit, et ce qu’il ne garantit pas

Le RGPD repose sur plusieurs principes fondamentaux : l’utilisateur doit être informé de façon claire des traitements effectués, et seules les informations strictement nécessaires doivent être collectées. Sur le papier, le fabricant de votre film connecté est donc tenu de vous dire précisément ce qu’il collecte, pourquoi, et combien de temps il le conserve. Les utilisateurs peuvent notamment demander des droits d’accès, de rectification, de portabilité, mais également d’effacement définitif de leurs données.

Dans les faits, c’est plus opaque. Les utilisateurs doivent se montrer vigilants face au manque de transparence de certaines applications. Bon nombre d’entre eux n’ont pas conscience de la quantité des données personnelles collectées, et ne savent pas à quelles fins elles peuvent être utilisées. La collecte d’informations peut révéler des habitudes et permettre de tirer des conclusions sur la vie privée des occupants d’un logement, un risque que la CNIL identifie explicitement dans ses recommandations sur les objets connectés résidentiels.

Une bonne pratique, trop peu appliquée : créer un réseau Wi-Fi invité dédié pour les appareils connectés, séparé des ordinateurs et smartphones principaux. Cela cloisonne les échanges et limite la surface d’exposition en cas de compromission d’un appareil. En cas de fuite de données, les fabricants ont l’obligation d’en informer la CNIL ainsi que les utilisateurs concernés dans un délai de 72 heures, ce qui suppose que la fuite soit détectée et déclarée, deux conditions loin d’être systématiques.

Le bon usage du film connecté

Techniquement, le produit tient ses promesses thermiques. Plusieurs degrés gagnés en été, une facture de clim qui baisse, un confort visuel réel dans une pièce très exposée. Ce n’est pas de la communication marketing : les films solaires isolent en hiver et offrent en été une réduction de l’effet de serre, participant à une diminution des coûts énergétiques des bâtiments. Le problème n’est pas là.

Le problème, c’est que la version “connectée” du produit ajoute une couche de collecte de données que la version passive n’a pas. Un film solaire classique, repositionnable, sans application compagnon, est efficace, facile à poser et facile à retirer. Il ne transmet rien à personne. La version intelligente, elle, nécessite un compte, une application, une connexion cloud. Sans effacement ou réinitialisation lors de la fin de vie de l’objet, les données restent accessibles. Y compris après revente, déménagement ou simple désabonnement au service.

La perspective qui change tout : le Cyber Resilience Act européen, entré en vigueur en décembre 2024, impose aux fabricants de produits numériques d’intégrer la sécurité dès la conception, avec des obligations principales applicables à partir de décembre 2027, et certaines mesures, comme la notification des vulnérabilités, dès 2026. Les prochaines générations de films connectés devront donc, en théorie, être conçues avec bien moins de collecte parasite. Mais les produits déjà installés chez vous aujourd’hui ne sont pas concernés par cette réglementation à venir. Première chose à faire : ouvrir l’application, aller dans les paramètres, et lire, vraiment lire, ce que votre fenêtre envoie au fabricant chaque nuit.

Leave a Comment