Un AirTag glissé dans une poche de manteau, un sac à main ou sous le siège d’une voiture. Normalement, l’objet finit par biper au bout de quelques heures s’il s’éloigne trop longtemps de son propriétaire déclaré, c’est le principe même de la protection anti-harcèlement imaginée par Apple. Mais sur eBay et Etsy, il suffit de quelques dizaines d’euros supplémentaires pour acheter un traceur dont le haut-parleur a été physiquement débranché. Silencieux, indétectable au son, et pourtant toujours capable de transmettre une position en temps réel. C’est exactement ce qui inquiète chercheurs en sécurité et associations de victimes depuis l’apparition de ces produits.
À retenir
- Un simple coup de pistolet à souder suffit à rendre un AirTag complètement silencieux et indétectable
- Apple a renforcé le son du AirTag 2 sans ajouter de protection logicielle contre le sabotage
- Entre quatre et huit heures peuvent s’écouler avant qu’une alerte atteigne la victime — assez pour être suivie jusqu’à son domicile
Un bricolage vendu comme un service depuis 2022
L’histoire commence dès février 2022, quelques mois après le lancement du premier AirTag. Un marchand sur Etsy a tenté de contourner ce garde-fou en vendant des AirTags modifiés dont le haut-parleur interne avait été retiré, un produit baptisé “Silent AirTag” vendu 77,50 dollars. Le Silent AirTag ressemblait trait pour trait à un AirTag classique, à l’exception d’un petit trou percé sous la batterie pour déconnecter le haut-parleur. Un vendeur eBay allait encore plus loin dans l’argumentaire commercial : la déconnexion du haut-parleur “réduit les chances qu’un voleur soit averti de l’endroit où il est caché”.
Interrogé, le vendeur s’est défendu bec et ongles. Selon lui, l’objectif de cette modification était de répondre aux demandes de clients souhaitant fixer un AirTag sur des vélos, des animaux ou des outils, la majorité de ses ventes concernant en réalité un modèle fin destiné à se glisser discrètement dans un portefeuille. L’argument n’a convaincu personne du côté des spécialistes en cybersécurité. Eva Galperin, directrice de la cybersécurité à l’Electronic Frontier Foundation, avait résumé le problème en une phrase devenue référence : “tout objet qui fonctionne dans le but d’attraper un voleur de cette manière est également un outil parfait pour le harcèlement”. Elle rappelait au passage un détail technique crucial : le haut-parleur est la seule protection anti-harcèlement de l’AirTag qui fonctionne automatiquement et ne dépend pas du fait que la personne suivie possède un téléphone.
Le AirTag 2 n’a rien réglé, et un démontage le prouve
Quatre ans plus tard, Apple a lancé une nouvelle génération de traceur avec un argument de vente clair sur la sécurité. Le fabricant a doté l’appareil d’un haut-parleur plus volumineux, 50% plus puissant, associé à une nouvelle puce Bluetooth et à la puce Apple U2 pour l’Ultra Wideband. Sur le papier, plus difficile à faire taire. En pratique, le démontage réalisé par iFixit début 2026 a douché les espoirs : un simple coup de pistolet à souder sur les deux connecteurs suffit à désactiver le haut-parleur, tandis que l’AirTag continue de fonctionner normalement, Apple n’ayant mis en place aucun garde-fou logiciel capable de détecter la modification et de couper la géolocalisation en conséquence.
la seule chose qui a changé entre les deux générations, c’est le volume du bip qu’on peut débrancher, pas la possibilité de le débrancher. Apple a bien tenté de compenser côté logiciel : une mise à jour de firmware déployée début avril 2026 a “mis à jour le son de suivi non désiré pour localiser plus facilement un AirTag inconnu pendant la localisation précise”. Un correctif utile pour retrouver un traceur légitime égaré dans un canapé, totalement inutile face à un appareil dont le composant sonore a été retiré à la base. C’est là tout le paradoxe : Apple peaufine l’alerte pendant que le marché parallèle continue de vendre, en toute discrétion, l’outil qui la neutralise.
Ce que risque, concrètement, la personne qui pose le traceur
Côté justice, le sujet a pris de l’ampleur bien au-delà du cas français. Aux États-Unis, Apple fait l’objet de plus de trente poursuites judiciaires intentées par des personnes affirmant avoir été harcelées à cause d’un AirTag, dans la continuité d’un recours collectif de 2022 qui n’avait pas abouti. Les plaignants reprochent à la marque d’avoir commercialisé l’AirTag en sachant qu’il pouvait être “acheté et utilisé par des individus malveillants et dangereux pour suivre, contraindre, contrôler et, d’une manière ou d’une autre, mettre en danger et abuser de victimes innocentes”. Un détail technique alimente ce dossier : même sans traceur trafiqué, une notification signalant un AirTag inconnu à proximité peut aujourd’hui encore mettre entre quatre et huit heures à parvenir à un utilisateur iOS ou Android. Quatre à huit heures, c’est le temps qu’il faut pour traverser la France en train. Largement de quoi suivre quelqu’un jusqu’à son domicile, son travail, ou pire.
En France, le cadre légal existe bel et bien, et il est plus sévère qu’on ne l’imagine. L’article 226-1 du code pénal punit la géolocalisation d’une personne sans son consentement d’un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, une peine qui grimpe à deux ans et 60 000 euros lorsque l’auteur est le conjoint ou l’ancien conjoint de la victime. La CNIL a d’ailleurs publié une mise en garde spécifique sur ces balises, rappelant que ces objets servent à retrouver des affaires, pas à surveiller un proche. Un député a même interpellé le gouvernement sur le sujet, pointant que la loi existe mais que “encore faut-il que la cible réalise l’opération en cours et dispose du courage de porter plainte”. C’est précisément là que se loge l’angle mort : la loi punit l’acte, mais rien n’empêche techniquement l’achat, sur une place de marché grand public, d’un traceur conçu pour ne jamais se faire remarquer.
Ce qui rend ces AirTags trafiqués particulièrement pervers, c’est leur invisibilité totale une fois en poche : pas de trou apparent la plupart du temps, pas de bruit, juste un objet identique à des millions d’autres vendus légalement en grande surface. Pour une victime potentielle, la seule parade fiable reste de vérifier régulièrement les notifications de son téléphone et de scanner manuellement ses affaires via l’application Localiser ou l’app Android dédiée aux traceurs inconnus, sans attendre un bip qui, avec ce type de matériel, ne viendra jamais.
Sources : ios.developpez.com | journaldugeek.com