Bleu électrique, ambiance soirée entre amis, tout allumé jusqu’au bout de la nuit. Rien d’anormal jusque là. Le lendemain matin, l’application refuse de s’ouvrir, affiche une erreur de connexion, puis un message définitif : le service cloud qui pilotait ces ampoules n’existe plus. Pas de mise à jour à faire, pas de bug temporaire à corriger. Juste un serveur éteint quelque part, et avec lui, toute la couche logicielle qui transformait une simple ampoule LED en objet connecté.
Ce scénario n’a rien d’exceptionnel dans l’écosystème de la maison connectée en 2025 et 2026. Il porte même un nom informel chez les utilisateurs anglophones : le “brick”, la brique. Un appareil qui fonctionnait parfaitement la veille et qui, du jour au lendemain, ne sert plus à rien d’autre qu’à occuper une prise électrique.
À retenir
- Pourquoi les plus grandes marques sabordent discrètement leurs services cloud sans préavis
- La liste secrète des appareils connectés qui disparaissent chaque année du marché
- Comment reprendre le contrôle avant que votre appareil ne se transforme en brique
Une liste qui s’allonge d’année en année
Le cas le plus récent et le plus retentissant concerne Belkin. Belkin a annoncé que les services cloud et le support de l’application pour certains produits Wemo prendraient fin en janvier 2026, l’un des exemples les plus récents de ce phénomène. Concrètement, les appareils concernés ne pouvaient plus être contrôlés via l’application Wemo, Alexa ou Google Home, ni pilotés à distance, même si le contrôle local restait parfois possible, la plupart des fonctions clés ayant disparu. Un utilisateur qui a documenté sa propre expérience raconte qu’un soir de mi-février, en demandant simplement à l’assistant vocal d’allumer les lumières du salon, il n’a obtenu qu’un message du type “je ne trouve pas cet appareil”.
Belkin n’est pas un cas isolé, loin de là. Quelques mois plus tôt, Logitech avait sabordé ses boutons connectés POP avec un préavis famélique. En 2025, Logitech a donné aux utilisateurs de ses boutons POP deux semaines de préavis avant que les appareils ne perdent toute fonctionnalité. Ces petits boutons physiques, censés déclencher des scénarios domotiques sans passer par une application, dépendaient pourtant entièrement d’un serveur distant : une fois celui-ci coupé, même ces appareils très simples reposaient sur le cloud, et une fois le support abandonné par Logitech, les boutons dits intelligents sont devenus inutiles.
Sengled, marque bien connue des amateurs d’ampoules colorées à petit prix, a connu son propre épisode chaotique, plus insidieux. Plutôt qu’une fermeture nette, ce sont des arrêts répétés de serveurs tiers qui rendaient impossible le contrôle de certains objets connectés, notamment les ampoules et prises Wi-Fi de la marque, au point qu’Amazon a fini par bannir purement et simplement la compétence Alexa de la marque plutôt que de continuer à gérer les plaintes. Avant eux, Insteon avait ouvert le bal en 2022 : l’entreprise a coupé ses serveurs sans aucun avertissement, laissant les propriétaires avec des systèmes hors ligne, des applications non fonctionnelles et des hubs morts. Google, de son côté, cumule les précédents : après avoir racheté puis sabordé Revolv, chaque hub Revolv installé chez les particuliers est devenu l’équivalent d’une brique, totalement inopérant malgré un matériel parfaitement fonctionnel, privant les propriétaires d’écosystèmes entiers d’appareils connectés, avant de répéter l’opération avec Nest Secure en 2024.
Pourquoi les fabricants tirent la prise
Le point commun entre tous ces cas n’est ni un piratage, ni une catastrophe naturelle sur un data center. C’est de l’arithmétique pure. Maintenir des serveurs, des équipes de sécurité, des mises à jour logicielles pour des gammes de produits qui ne se vendent plus coûte cher, sans générer de revenu récurrent suffisant. Un article récent sur le sujet résume la logique derrière la dernière vague de fermetures : cette décision, que Belkin justifie par un recentrage stratégique et la réallocation de ses ressources, est caractéristique des difficultés rencontrées par nombre d’acteurs du secteur, peinant à rentabiliser leurs offres connectées sur le long terme. Wink avait tenté une autre approche dès 2020, en imposant un abonnement mensuel plutôt qu’une fermeture pure et simple, mais le résultat pour l’utilisateur était comparable : ceux qui refusaient de payer perdaient les automatisations et l’accès à distance, forcés vers un paywall pour des fonctions qu’ils avaient pourtant achetées avec l’appareil.
Le marché des objets connectés est structurellement instable. Startups sous-capitalisées, rachats stratégiques, pivots produits : des dizaines de petites entreprises, dont des systèmes d’éclairage intelligent, des thermostats Wi-Fi et des dispositifs de sécurité, ont discrètement fermé leurs portes, dans un marché saturé de startups et de lignes de produits expérimentales, où la croissance rapide est souvent suivie de fermetures brutales. : chaque ampoule colorée achetée aujourd’hui embarque un pari implicite sur la pérennité financière de la marque qui la vend, bien plus que sur la qualité du verre ou de la LED elle-même.
Reprendre la main avant la panne
La bonne nouvelle, c’est que des parades existent, à condition de les mettre en place avant que le couperet ne tombe. Le réflexe le plus efficace consiste à privilégier des protocoles qui fonctionnent sans dépendre en permanence d’un cloud propriétaire. Favoriser les produits locaux, utilisables sans serveur externe via des protocoles ouverts comme Zigbee ou Z-Wave, ou compatibles HomeKit ou Matter en mode local, et vérifier avant l’achat la possibilité de piloter les appareils sans dépendance au cloud du fabricant reste la meilleure assurance contre ce genre de mésaventure. Une plateforme domotique open source comme Home Assistant s’est imposée comme la solution de repli la plus citée par les utilisateurs échaudés : elle prend en charge plus de 3 500 appareils, coûte moins de 100 dollars à mettre en place, et est gérée par une association à but non lucratif qui ne peut pas être rachetée. Preuve que ça marche concrètement, y compris pour du matériel abandonné : de nombreux appareils Wemo délaissés par Belkin continuent de fonctionner via l’intégration locale de Home Assistant.
Reste une question de fond, rarement posée au moment de l’achat : combien de temps un fabricant s’engage-t-il réellement à faire tourner ses serveurs ? Aucune loi n’oblige aujourd’hui les marques à préciser une durée de vie logicielle minimale sur l’emballage d’une ampoule connectée, contrairement à ce qui commence à exister pour d’autres catégories d’appareils. En attendant qu’une réglementation impose une transparence sur ce point, la seule protection tangible reste de choisir, dès l’achat, un appareil capable de survivre à la disparition de son fabricant. Le bleu de la soirée d’hier ne reviendra peut-être jamais, mais le prochain achat, lui, peut être choisi en connaissance de cause.
Sources : clubic.com | developpez.com