« Supprime ça tout de suite » : quand un ami en cybersécurité a vu l’appli anti-moustiques sur mon téléphone, il a blêmi

Votre téléphone dans une pièce pleine de moustiques, application anti-moustiques lancée, volume au maximum. Vous dormez tranquille. Et vous vous réveillez couvert de piqûres. C’est à peu près ce que vivent des millions d’utilisateurs chaque été, sans jamais comprendre pourquoi la promesse de l’app ne tient pas. Un professionnel de la cybersécurité, lui, n’a pas attendu de voir les résultats pour réagir : l’application avait à peine le temps d’être installée qu’il réclamait sa suppression immédiate. Ses raisons sont doubles, et elles valent mieux qu’une nuit sans moustiques.

À retenir

  • Une étude révèle que les appareils ultrasoniques augmenteraient les piqûres de 33 % au lieu de les réduire
  • Ces applications réclament des permissions louches (géolocalisation, caméra, microphone) pour un simple son
  • Le vrai danger : un faux sentiment de sécurité qui pousse les gens à ignorer les vraies protections contre la dengue et le paludisme

Le principe sonne bien. La science, beaucoup moins.

De plus en plus d’applications se vendent comme des répulsifs à moustiques. Le principe : elles émettent un son à basse fréquence, proche du battement d’aile du moustique mâle ou de la libellule. Ce son doit permettre d’éloigner les moustiques femelles, à la recherche de sang pour développer leurs œufs après l’accouplement. L’idée a même une logique darwinienne séduisante : une femelle fécondée qui perçoit un mâle à proximité fuirait pour éviter de nouveaux accouplements. Sur le papier, élégant. Dans la réalité du terrain, c’est une autre histoire.

Les applications anti-moustiques disponibles sur nos smartphones « n’ont aucune efficacité scientifiquement prouvée » et reposent sur des allégations qui ne suivent « aucun critère scientifique de référence », selon Yannick Simonin, professeur en virologie ayant travaillé avec l’Inserm sur ce sujet. Une revue de littérature menée par le réseau Cochrane confirme l’absence de preuves quant à l’efficacité de ces dispositifs : dix études de terrain ont démontré que les répulsifs électroniques n’avaient aucun effet sur le nombre de moustiques capturés sur les parties découvertes du corps humain, ce qui conduit Cochrane à ne pas recommander ces appareils pour la prévention des piqûres.

Le détail qui tue : nos smartphones ne disposent pas d’appareils audio assez puissants pour « fabriquer » de telles fréquences sonores. C’est comme si on essayait d’éteindre un incendie avec un vaporisateur de plantes. Le haut-parleur de votre téléphone, conçu pour diffuser de la musique ou des appels, n’est tout simplement pas calibré pour émettre des ultrasons à la puissance et la précision requises. Et même si c’était le cas…

Une étude universitaire sur les répulsifs électroniques a montré que ces appareils et autres émetteurs haute fréquence attiraient en réalité davantage les moustiques vers les utilisateurs. Les sujets ont subi 33 % de piqûres supplémentaires lorsqu’ils utilisaient les dispositifs ultrasoniques. Non pas zéro effet : un effet inverse. Une étude a conclu que ces dispositifs constituaient « l’équivalent moderne de l’huile de serpent ».

Le vrai problème : ce que l’app réclame pour fonctionner

L’inutilité contre les moustiques serait presque anecdotique si le problème s’arrêtait là. Ce qui a fait blêmir l’expert en cybersécurité, c’est la liste des permissions demandées par certaines de ces applications au moment de l’installation. Pour émettre un son de basse fréquence, une app n’a besoin que de l’accès au haut-parleur. Un point, c’est tout. Quand l’application demande en plus la géolocalisation, l’accès aux contacts, au microphone ou à la caméra, la question devient légitime : pourquoi ?

Les applications mobiles collectent souvent des informations personnelles sur les utilisateurs : géolocalisation, contacts, photos, microphone, etc. Ce phénomène n’est pas spécifique aux applications anti-moustiques, mais celles-ci constituent un cas d’école particulièrement révélateur : l’utilisateur télécharge une app gratuite pour un service basique (émettre un son), accepte une demi-douzaine de permissions sans les lire, et offre potentiellement un accès large à son téléphone à un développeur tiers dont il ne sait rien. Les applications les plus dangereuses sont souvent celles qui sont gratuites et très gourmandes en permissions.

Certaines implémentations présentent des inconvénients indirects : bruit gênant, drain de la batterie, préoccupations liées à la vie privée. La CNIL n’est pas passée à côté de ce sujet. À partir du printemps 2025, la CNIL a déployé une large campagne de contrôle des applications mobiles pour s’assurer du respect des règles applicables. Cette campagne vient compléter les vérifications déjà menées, notamment sur des applications qui tracent les utilisateurs à diverses fins, publicitaires, statistiques, en l’absence de consentement des utilisateurs.

Le faux sentiment de sécurité : le risque sanitaire concret

L’un des dangers majeurs réside dans le faux sentiment de sécurité procuré par ces applications : en croyant être protégés, les utilisateurs peuvent omettre d’appliquer des méthodes de protection plus avérées, telles que les insecticides et les moustiquaires imprégnées. Dans les régions où les moustiques sont vecteurs de maladies graves comme le paludisme, la dengue et le virus Zika, la dépendance à ces applications peut s’avérer particulièrement dangereuse.

Ce n’est pas une problématique abstraite. La dengue circule désormais dans le sud de la France métropolitaine chaque été, portée par le moustique tigre (Aedes albopictus) dont la progression géographique est documentée et continue. Partir en vacances tropicales avec une app anti-moustiques comme seule protection, c’est prendre un risque sanitaire réel en échange d’un service qui aveu lui-même de ses limites. Par exemple, l’application “Anti-moustique insecticide” qui arrive en premier sur l’App Store se décrit elle-même comme un gadget, et son développeur prévient que les sons à basse fréquence n’ont pas été scientifiquement prouvés comme moyen efficace pour repousser les moustiques, invitant ainsi les utilisateurs à considérer l’application comme une plaisanterie.

Cette auto-dérision éditoriale inscrite dans la fiche App Store n’empêche pas l’app de figurer dans le top 100 des applications utilitaires les plus téléchargées. L’American Mosquito Control Association rapporte qu’au moins dix études au cours des quinze dernières années ont unanimement démontré que les dispositifs ultrasoniques n’avaient aucune valeur répulsive. Dix études. Unanimes. Et les téléchargements continuent.

Ce qui marche vraiment

Selon Santé Publique France, les meilleurs répulsifs anti-moustiques sont les répulsifs cutanés, à appliquer sur la peau des parties non couvertes. En revanche, les bracelets anti-moustiques, les huiles essentielles et les appareils sonores à ultrason n’ont pour le moment pas prouvé leur efficacité. Les principes actifs reconnus restent le DEET et la picaridine pour la protection cutanée, complétés par les moustiquaires imprégnées pour la nuit. Rien de révolutionnaire, rien de téléchargeable, mais des solutions qui fonctionnent.

Il existe pourtant une application smartphone utile contre les moustiques : Zzzapp, développée en partenariat avec des chercheurs, ne prétend pas émettre d’ultrasons magiques. Elle permet de signaler des gîtes larvaires (eaux stagnantes), de cartographier les zones à risque et de coordonner des actions collectives de quartier pour réduire les populations à la source. La lutte collective contre la reproduction des moustiques, documentée et géolocalisée, c’est précisément le genre d’usage pour lequel un smartphone a du sens. La prochaine fois qu’une app promet de repousser les insectes par le son, regardez d’abord ce qu’elle vous demande en échange.

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