Cette plaque de cuisson à 40 € est dans des millions de foyers : personne ne lit ce que l’application enregistre à chaque repas

La plaque à induction à 39,99 €, glissée dans votre panier pendant les soldes, trône désormais dans des millions de cuisines françaises. Branchée sur le Wi-Fi depuis l’installation, couplée à une application téléchargée en dix secondes, elle cuit vos pâtes et enregistre, en parallèle, bien plus que vous ne l’imaginez.

À retenir

  • Votre plaque connectée sait à quelle heure vous vous levez, combien de fois vous mangez des pâtes par semaine et ce que vous dites en cuisine
  • Les appareils bon marché de moins de 50 € sont les plus dangereux car ils manquent cruellement de mesures de sécurité
  • Vos données restent accessibles dans le cloud longtemps après la revente, même si vous avez oublié de supprimer le compte

Ce que l’application sait de vous à chaque repas

Ces objets automatisent certaines fonctions, mais peuvent également enregistrer des informations personnelles sur l’utilisateur, son environnement et ses habitudes. Les données collectées sont très variées : habitudes de consommation, interactions avec l’appareil, et bien d’autres signaux comportementaux. Traduit en cuisine : l’heure à laquelle vous allumez la plaque le matin (et donc vos horaires de lever), la durée de vos sessions de cuisson, la fréquence de vos repas. Des données qui semblent anodines prise séparément.

Mais même des données apparemment anodines, comme l’ouverture d’un réfrigérateur, peuvent être analysées pour en déduire des comportements précis. Appliqué à une plaque connectée, le raisonnement est identique : le robot culinaire connecté va pouvoir assembler des données confidentielles sur les habitudes alimentaires de l’utilisateur grâce aux recettes enregistrées. Il collecte également des informations sur la voix de l’utilisateur et enregistre les conversations qui se passent en cuisine. Le constructeur va pouvoir utiliser ces données pour analyser le comportement des utilisateurs. Parfois, ces données servent aux partenaires commerciaux du constructeur pour cibler leurs publicités.

L’exemple est édifiant : si vous utilisez votre appareil pour cuisiner des pâtes quatre jours par semaine, le constructeur récolte cette information et peut la transmettre à un partenaire commercial. Résultat : vous voyez apparaître des publicités de marques de pâtes sur les autres appareils connectés à votre Wi-Fi. Votre cuisine est devenue un panel marketing. Vous n’avez pas signé pour ça, mais si, en fait, vous avez signé, quelque part dans les 47 pages des conditions générales.

Le vrai problème : personne ne lit, et les fabricants le savent

Bon nombre d’utilisateurs n’ont pas conscience de la quantité des données personnelles collectées par certaines applications, lesquelles sont susceptibles d’être transmises à l’extérieur. Les utilisateurs ne savent pas non plus à quelles fins ces dernières peuvent être utilisées. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté des consommateurs, c’est une question de conception délibérée.

Dans la pratique, les obligations légales sont parfois contournées ou noyées dans des conditions d’utilisation complexes. La CNIL a d’ailleurs alerté sur le sujet des appareils connectés de cuisine : l’utilisateur est incité à se créer un compte sur le site web du fabricant pour bénéficier de services supplémentaires. Les données qui peuvent être récoltées dépendent des fonctionnalités de l’appareil et peuvent inclure vos habitudes d’utilisation, que vous cuisiniez pour une famille nombreuse ou pour un couple. Plus subtil encore, un robot disposant du Wi-Fi se connecte à votre réseau domestique et a accès à l’ensemble des ressources accessibles sur votre réseau. Dans le cas de la présence d’un microphone, même s’il n’est pas actif au moment de l’achat, il peut être activé par la suite par le fabricant via une simple mise à jour, sans que vous en soyez nécessairement informé.

Une étude menée par Surfshark en 2024, le Smart Home Privacy Checker, a cartographié l’ampleur du phénomène. Elle a révélé qu’une application de maison connectée sur dix collecte des données pour le suivi des utilisateurs. L’étude a analysé 290 applications connectées à plus de 400 appareils IoT, couvrant 64 types d’appareils. Parmi les résultats les plus frappants : l’application Alexa d’Amazon collecte 28 points de données sur 32 possibles, soit plus de trois fois plus que la moyenne des appareils connectés. L’intégralité des données collectées est reliée à un profil utilisateur individuel. Les électroménagers de cuisine spécialisés ne sont pas en reste : l’application d’une célèbre machine à café connectée se classe troisième en termes de collecte de données parmi les applications d’appareils intelligents, amassant 19 points sur 32 possibles, soit plus du double de la moyenne.

Les objets du bas de gamme, plus vulnérables que les autres

Un paradoxe mérite d’être souligné. On imaginerait que les appareils haut de gamme, à 300 ou 400 euros, soient les plus voraces en données, les moins chers étant trop basiques pour collecter quoi que ce soit. C’est l’inverse. Des chercheurs analysant des objets connectés lors d’un événement CNIL ont remarqué que sur les objets les moins onéreux, il existait une absence de mesures de sécurité ; sur les objets plus haut de gamme, c’est principalement au niveau de l’information des personnes que des questions se posaient.

la plaque à 40 euros peut très bien communiquer vos données sans aucune protection sérieuse, là où les marques premium ont au moins l’obligation de paraître transparentes. Le problème est encore plus aigu lorsque les objets sont importés depuis des marchés hors UE, où la législation est moins stricte. Et le marché de l’électroménager low-cost, massivement alimenté par des fabricants asiatiques vendant sur les grandes plateformes, représente précisément ce profil à risque. Certains fabricants qui ajoutent une connectivité à leurs produits ne disposent pas toujours d’une vraie culture de la sécurité informatique. Ceci aboutit parfois à des solutions techniques mal sécurisées, avec comme risque majeur la réutilisation malveillante des informations personnelles volées pour accéder à d’autres comptes en ligne.

Ce qui change (vraiment) avec les nouvelles réglementations

Depuis 2024, l’Union européenne a renforcé le cadre légal autour des objets connectés. Le AI Act et les nouvelles normes IoT imposent désormais des exigences strictes de sécurité, de transparence et de protection des données pour tous les appareils connectés. Plus concrètement, en novembre 2025, la Commission européenne a adopté un règlement implémentant le Cyber Resilience Act, une loi imposant des exigences de cybersécurité aux entreprises qui conçoivent et vendent des produits avec des éléments numériques, incluant les appareils IoT. La promesse : la loi vise à garantir des niveaux de sécurité plus élevés pour tous les appareils connectés à Internet, tout en permettant aux clients de recevoir des informations précises et complètes sur les fonctionnalités de cybersécurité de leurs produits.

Mais la législation ne suffira pas si les usages ne changent pas. La CNIL recommande des gestes simples qui restent largement ignorés : elle s’est engagée, dès 2025, à lancer une campagne spécifique de contrôles des applications mobiles. En attendant que ces contrôles produisent des effets concrets, quelques réflexes changent la donne. Activez les options de confidentialité, limitez les partages automatiques et supprimez les historiques inutiles. La CNIL recommande par ailleurs de se renseigner sur les fonctionnalités de l’appareil avant l’achat, et de vérifier qu’il est possible de désactiver physiquement le Wi-Fi ou le microphone sans intervention du fabricant.

Le vrai angle mort de ce sujet, c’est la revente. Quand vous remettez en vente cette plaque à 40 euros sur Le Bon Coin, son profil de données, deux ans d’habitudes alimentaires, horaires de repas, fréquence d’utilisation — reste potentiellement accessible dans le cloud du fabricant. Le nouveau propriétaire aura accès à votre historique si vous n’avez pas supprimé le compte associé. Après avoir collecté vos données, les applications peuvent vous suivre pour afficher des publicités ciblées ou partager vos informations avec des tiers. Vous finissez par payer deux fois pour ces appareils : d’abord lors de l’achat, puis avec vos données, utilisées pour générer des revenus. La plaque à 40 euros n’était peut-être pas une affaire.

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