J’ai branché ma console en HDMI juste pour éviter les applis de la TV : trois semaines plus tard, en ouvrant les paramètres, j’ai compris que ça ne changeait rien

Trois semaines à jouer sur la Nintendo Switch 2 ou la PS5 branchée en HDMI, convaincu d’avoir enfin échappé aux menus surchargés de pubs et aux recommandations douteuses de l’interface télé. Puis un soir, par curiosité, un tour dans les paramètres confidentialité du téléviseur. Verdict : la case “reconnaissance de contenu” était toujours cochée, toujours active, toujours en train d’analyser l’écran, console ou pas console. Le geste censé protéger la tranquillité numérique n’avait strictement rien changé.

À retenir

  • Une technologie invisible filme votre écran toutes les 500 millisecondes, peu importe ce que vous branchez
  • Les poursuites judiciaires contre Sony, Samsung et LG dévoilent l’ampleur réelle de la collecte de données
  • Même en désactivant l’option, votre TV continue d’envoyer des milliers de requêtes par heure aux serveurs des fabricants

ACR, la techno qui filme votre écran sans caméra

Le mécanisme s’appelle ACR, pour Automatic Content Recognition. Concrètement, le téléviseur capture régulièrement des fragments de ce qui s’affiche à l’écran, image et son, puis compare ces empreintes à une base de données pour identifier précisément le contenu regardé. C’est une technologie active par défaut sur presque toutes les Smart TV vendues depuis 2015, qui capture des instantanés de ce qui s’affiche sur l’écran toutes les quelques secondes pour identifier ce que l’utilisateur regarde, que ce soit Netflix, la TV câblée, un Blu-ray ou une console via HDMI.

Le détail qui fait mal : le port HDMI n’est absolument pas un sanctuaire. Selon les poursuites engagées par le procureur général du Texas, l’ACR capture également les flux des caméras de sécurité et des sonnettes connectées, les médias envoyés via Apple AirPlay ou Google Cast, ainsi que les affichages d’autres appareils connectés au port HDMI du téléviseur, comme les ordinateurs portables et les consoles de jeux. brancher une Xbox, une PS5 ou un PC en HDMI ne fait sortir personne du radar. Le téléviseur continue de regarder l’écran, pas la source.

Une étude menée par l’University College London a même vérifié le cas précis d’une marque : le système ACR de LG restait actif même en visionnant du contenu via des appareils HDMI externes. Et l’échelle de la collecte donne le vertige. Selon des plaintes déposées et accessibles publiquement, le système réaliserait une capture d’écran toutes les 500 millisecondes, soit plus de 170 000 images par jour, pour identifier précisément ce que regarde l’utilisateur, que ce soit sur des plateformes de streaming, des chaînes de télévision, des consoles de jeux ou des ordinateurs connectés en HDMI.

Une bataille judiciaire qui révèle l’ampleur du problème

Ce n’est pas une théorie de forum tech énervé. Le procureur général du Texas, Ken Paxton, a engagé des poursuites contre Sony, Samsung, LG, Hisense et TCL, pour l’utilisation de cette technologie ACR. Les documents judiciaires détaillent ce que les fabricants savent faire avec un simple flux vidéo : reconnaître une émission, une pub, un film, mais aussi tout ce qui passe par un appareil tiers.

L’historique de la pratique remonte plus loin. À partir de 2014, Vizio a collecté les données de visionnage provenant d’environ 11 millions de téléviseurs, son système analysant seconde par seconde une sélection de pixels afin de reconnaître les programmes, films et publicités provenant des chaînes, des décodeurs, des lecteurs DVD ou des appareils de streaming. Les adresses IP étaient également transmises à des agrégateurs de données capables d’enrichir les profils avec l’âge, le sexe, les revenus, la situation matrimoniale ou la composition du foyer. La marque a depuis restructuré son activité de collecte via sa filiale Inscape, mais le principe reste identique sur l’ensemble du marché.

Ce qui frappe, c’est l’écart entre le discours marketing (“nous améliorons votre expérience”) et la réalité technique. Samsung enterre sa divulgation ACR profondément dans ses déclarations de confidentialité, tandis qu’Amazon explique que ses téléviseurs sous Fire TV créent des empreintes numériques à partir des émissions et publicités regardées pour vérifier les impressions publicitaires. Vérifier des impressions publicitaires, en langage clair, ça veut dire scanner l’écran en continu.

Comment vraiment couper le robinet (et pourquoi ça ne suffit jamais tout à fait)

Chaque marque cache l’option sous un nom différent, ce qui n’aide clairement personne à s’y retrouver. Chez LG, la fonction s’appelle Live Plus et se désactive via Paramètres, Général, Système, Paramètres avancés. Chez Samsung, il faut chercher “Consulter les services d’information” dans Général et confidentialité. Sur les téléviseurs sous Fire TV (Amazon, mais aussi Hisense qui utilise le même système), l’option se trouve dans Préférences puis Paramètres de confidentialité, sous l’intitulé explicite “Reconnaissance automatique du contenu”. Sur Roku, direction Confidentialité puis Expérience Smart TV, avec la case “Use Info from TV Inputs” à décocher.

Le hic, c’est que couper l’option ne coupe pas forcément tout. En général, cela met fin à la collecte et au ciblage publicitaire, mais des publicités non personnalisées continueront tout de même d’apparaître dans les services Smart TV. Et certains constructeurs jouent la carte du chantage doux : un utilisateur qui a tenté d’utiliser une TV LG s’est vu refuser l’accès aux fonctions “intelligentes” tant qu’il n’acceptait pas ces conditions. Le vrai test, pour qui veut vérifier que la désactivation fonctionne réellement, c’est de surveiller le trafic réseau de l’appareil : un utilisateur ayant analysé son réseau domestique avec Pi-hole a constaté que son téléviseur émettait plusieurs milliers de requêtes par heure vers les serveurs du fabricant, des régies publicitaires et des services d’analyse d’audience.

La leçon de ces trois semaines d’expérimentation ratée est simple : le port HDMI n’a jamais été une frontière pour le fabricant, seulement pour l’utilisateur qui croyait y échapper. La vraie protection ne se joue pas au niveau de la source branchée, mais dans les menus de confidentialité, un par un, marque par marque, avec la vigilance qu’exige un système conçu justement pour être difficile à débrancher complètement.

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