J’ai regardé où mon robot tondeuse envoyait le plan de mon jardin : j’aurais préféré ne jamais vérifier

Le plan de votre jardin tourne en ce moment sur un serveur quelque part. Peut-être en Europe. Peut-être pas. Et vous n’avez probablement jamais demandé à quel endroit précisément.

Les robots tondeuses sans fil de dernière génération sont devenus des machines sophistiquées : les technologies Vision AI et VSLAM permettent au robot de créer une carte 3D du jardin, avec une précision centimétrique qui localise chaque massif, chaque passage, chaque accès à votre propriété. Pratique pour tondre droit. Moins rassurant quand on commence à se demander où finissent ces données.

À retenir

  • Votre robot tondeuse sait exactement où sont vos accès, votre portail et l’emplacement de votre alarme
  • Les données de cartographie transitent par des serveurs cloud sans garanties claires sur leur protection
  • Certains fabricants jouent le jeu de la transparence, d’autres naviguent dans le flou réglementaire

Ce que votre tondeuse sait de vous

Les robots tondeuses modernes utilisent des capteurs comme les scanners laser LiDAR et parfois des caméras pour cartographier leur environnement. Les données qu’ils collectent, comme les plans de maison, les images et même les informations Wi-Fi, pourraient être sensibles si elles étaient mal gérées. Ce n’est pas que du gazon que votre robot mémorise : c’est la topographie complète de votre terrain.

Un robot tondeuse peut apprendre votre routine quotidienne en fonction de vos programmes de tonte. De même, les plans de maison enregistrés révèlent la taille et l’agencement d’un foyer, ce qui peut suggérer un niveau de revenus. Et une fuite de données pourrait potentiellement révéler des images de votre propriété, y compris des informations permettant d’identifier qui vous êtes et où vous vivez. Dit autrement : un cambrioleur bien informé saurait exactement par où entrer.

Ce que les fabricants collectent concrètement ? Dans certains cas, les fabricants collectent des données sur les erreurs, la fréquence d’utilisation, les plannings de tonte et les données cartographiques. Les modèles haut de gamme font encore plus : les robots enregistrent les habitudes d’utilisation, c’est-à-dire quand et à quelle fréquence vous tondez, ainsi que des données techniques comme les identifiants d’appareils, les noms des réseaux Wi-Fi et la puissance du signal. Toutes ces informations, une fois téléchargées dans le cloud, forment un portrait numérique de votre vie chez vous.

La dépendance au cloud mérite d’être signalée : en cas de coupure internet ou de maintenance des serveurs, certaines fonctionnalités avancées peuvent se trouver limitées. Par ailleurs, la gestion des données de cartographie via le cloud soulève des questions légitimes sur la pérennité du service à long terme, un aspect que les fabricants de ce segment doivent encore pleinement rassurer.

Le cloud comme maillon faible

Une application smartphone de robot tondeuse nécessite généralement que les données transitent par les serveurs cloud du fabricant. Les régulateurs européens ont même ouvert une enquête pour s’assurer qu’Amazon ne pouvait pas tirer un avantage déloyal des données des Roomba. La conclusion : le risque pour la vie privée grandit quand les données de votre domicile sont partagées au-delà de l’appareil, que ce soit via des services cloud ou des intégrations tierces.

L’affaire iRobot-Amazon a cristallisé ces craintes. L’annonce par Amazon en 2022 de l’acquisition d’iRobot a alimenté la crainte que les cartes détaillées de maisons puissent devenir une nouvelle source de données pour la publicité ciblée ou des stratégies de maison intelligente. Amazon s’en est défendu, assurant ne pas utiliser les plans pour la publicité. Ce qui reste sans réponse : qui d’autre a accès à ces données ? Qui détient les clés de déchiffrement ? Il est implicite que c’est uniquement le client. Mais cela devrait être explicitement affirmé. Voilà le nœud du problème.

Du côté des politiques de confidentialité, le tableau n’est pas réjouissant. Aucune des entreprises de robots aspirateurs testées par Consumer Reports n’obtient de bons résultats en matière de confidentialité des données. Les informations qu’elles fournissent sont vagues au mieux quand il s’agit d’expliquer quelles données sont collectées et comment. Ce constat s’applique tout aussi bien aux robots tondeuses, secteur encore moins scruté par les organismes de protection des consommateurs.

Des experts ayant analysé des objets connectés ont observé que certaines règles du RGPD n’étaient pas toujours respectées : sur les objets les moins onéreux, une absence de mesures de sécurité a été constatée ; sur les objets plus haut de gamme, c’est principalement au niveau de l’information des personnes que des questions se posaient.

Certains ont compris le problème

Tous les fabricants ne jouent pas la même partition. Gardena, par exemple, a fait un choix assumé sur ses modèles récents : pour protéger votre vie privée, toutes les prises de vue de la caméra sont traitées directement sur la tondeuse et stockées localement. Aucune donnée d’image n’est téléchargée dans le cloud ni partagée avec des tiers. Ce traitement sur l’appareil garantit que les informations visuelles sont utilisées exclusivement pour la navigation et le fonctionnement de la tondeuse dans votre jardin. C’est simple, transparent, et ça devrait être la norme.

Husqvarna propose une architecture hybride : votre Automower EPOS s’appuie sur la précision satellitaire pour tondre efficacement votre pelouse. La connexion satellite peut provenir soit du réseau cloud national Husqvarna, soit d’une station de référence personnelle. En clair, vous avez le choix entre confier vos données géospatiales à leurs serveurs ou installer une antenne chez vous. L’alternative locale est là, mais elle demande une installation physique supplémentaire.

Plus la tâche est complexe et précise, plus vous devez être prêt à sacrifier de la confidentialité. Ce verdict d’un expert cité par CHOICE résume bien le dilemme : un robot qui tond en lignes parfaites avec une précision au centimètre connaît votre jardin mieux que votre assureur.

Ce que vous pouvez faire concrètement

La question n’est pas de jeter votre robot au fond du garage. Elle est de comprendre ce à quoi vous consentez réellement. Sachez que sauvegarder ou consulter des informations de cartographie, des photos ou des vidéos enregistrées par votre robot via son application peut aussi signifier que ces données sont envoyées vers un serveur externe. N’oubliez pas que les données collectées peuvent être consultées par d’autres dans certaines circonstances.

Quelques réflexes utiles s’imposent. D’abord, cherchez sur le site du fabricant les mentions relatives aux politiques de données personnelles, à la conformité au RGPD, au stockage des données. À quel endroit sur la planète ces données sont-elles stockées ? S’autorisent-ils à partager ces données avec des tiers ? Sous quelles conditions ? Ensuite, vérifiez si votre modèle permet un fonctionnement hors ligne : certains modèles peuvent fonctionner hors ligne sans certaines fonctionnalités comme la commande à distance ou la programmation, et d’autres doivent être spécifiquement paramétrés pour ne pas envoyer de données au serveur du fabricant.

Le droit européen vous protège en principe : depuis mai 2018, selon la définition du RGPD rappelée par la CNIL, une donnée personnelle est « toute information se rapportant à une personne physique identifiée ou identifiable », et les fabricants opérant en Europe sont théoriquement tenus d’informer et de vous laisser contrôler vos données. Mais le consentement est souvent implicite, noyé dans des conditions générales que personne ne lit. Et même lorsqu’il est explicite, il est rarement éclairé.

Ce qui rend la situation particulièrement inconfortable, c’est la nature même des données en jeu. Votre robot aspirateur cartographie l’intérieur de votre maison, certes. Mais “le type d’informations généré par les robots est très précieux”, rappelle un défenseur des données consommateurs. Un plan de jardin précis au centimètre, c’est aussi la localisation de votre portail, de votre abri de jardin, et potentiellement l’emplacement de votre alarme extérieure, le tout géolocalisé via GPS. Le marché du data brokerage, qui revend ces profils numériques à des assureurs, des annonceurs ou pire, pesait plus de 270 milliards de dollars en 2024 selon Malwarebytes. Votre pelouse ne vaut peut-être pas grand-chose. Vos données, elles, ont un prix.

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