335 mètres d’altitude. Un plancher de verre. Des parois inclinées suspendues au-dessus du vide. Edge, à Hudson Yards, était déjà l’une des adresses les plus radicales du tourisme vertical new-yorkais. Cet été 2026, la plateforme franchit un cap supplémentaire : la transformation plurimillions de dollars de la plus haute plateforme intérieure/extérieure de l’hémisphère occidental plonge désormais les visiteurs dans un univers kaléidoscopique de lumière, couleur et mouvement dès le rez-de-chaussée. Ce n’est plus simplement une vue. C’est une narration architecturale signée par deux studios qui comptent parmi les plus pointus de la scène mondiale.
À retenir
- Des studios mondiaux comme Moment Factory transforment chaque ascension en expérience différente selon l’heure du jour
- Trois univers visuels distincts (Pulse, Crystal Cave, Infinite City) créent un arc émotionnel du jour à la nuit
- La vraie révolution : les installations intérieures ne volent plus la vedette à la vue, elles la magnifient
L’ascension réinventée : du 4e au 100e étage
Les nouvelles installations permanentes couvrent l’intégralité de l’empreinte intérieure d’Edge, de l’entrée au 4e étage jusqu’au sky deck du 100e étage, invitant les visiteurs dans un parcours multi-sensoriel qui évolue de l’aube au crépuscule, changeant au fil des saisons. Concrètement, chaque passage à une autre heure de la journée offre une expérience différente de la précédente, ce qui constitue un argument commercial inédit dans un secteur où la visite unique reste la norme.
Cette refonte est le fruit d’une collaboration entre le cabinet de design expérientiel Journey, le studio multimédia Moment Factory et le studio new-yorkais SOFTlab, chacun ayant eu pour mission de transformer l’ascension en quelque chose de cinématographique, avec un résultat qui tient à la fois du musée, du club et de la séquence de rêve. Trois entités aux ADN très distincts, et c’est précisément là que réside l’intelligence du casting.
Moment Factory n’est pas un studio de communication ordinaire. Né à Montréal, il s’est imposé comme l’un des leaders mondiaux du design d’expériences immersives, avec un portfolio qui inclut Disney, Madonna, Universal Studios, Billie Eilish, l’aéroport de Changi et la Basilique Notre-Dame de Montréal. Sa série AURA, collection permanente d’installations multimédias spécifiques à chaque site, redéfinit le rapport entre patrimoine et engagement public dans des lieux iconiques de Montréal, Paris, San Francisco et Québec, en tissant mapping de projection, partitions orchestrales originales et éclairage nuancé. C’est ce même niveau d’exigence technique qui arrive chez Edge.
SOFTlab, de son côté, est un studio new-yorkais fondé par Michael Szivos, architecte formé à Columbia. Basé à New York, le studio opère à l’intersection de l’architecture, de l’art, de la vidéo et du design interactif, en examinant les conditions locales pour créer des interventions qui deviennent une extension de quelque chose d’existant sur le site. Le studio a collaboré avec MoMA, le Metropolitan Museum of Art, le New Museum, le New York Times, Columbia University et le Pratt Institute. Leur signature : des structures qui réagissent, qui changent, qui amplifient l’espace plutôt que de le décorer.
Trois installations, trois univers
Le parcours se décompose en plusieurs espaces distincts, dont trois ont déjà été nommés. Pulse : un environnement entièrement immersif de couleurs électriques pulsantes, de lumière et de son, qui distille l’énergie enivrante de la ville. C’est l’installation qui prend en charge la montée d’adrénaline dès l’entrée, un sas de décompression vers le haut. Crystal Cave propose de pénétrer à l’intérieur d’un arc-en-ciel de joyaux translucides qui changent de couleur avec le mouvement du soleil, du lever au coucher. L’analogie avec le projet One State Street de SOFTlab n’est pas anodine : le studio avait déjà conçu une structure cristalline qui active un lobby en projetant une gamme de lumières vives, avec les détails du lieu reflétés de manière fragmentée et kaléidoscopique dans la structure. C’est cette même grammaire formelle, désormais à l’échelle d’une tour entière.

Infinite City, enfin, déploie des “gratte-ciel” lumineux verticaux sans limites qui fragmentent et recadrent la ville en une série hypnotique de mondes dans les mondes. L’effet visuel attendu : transformer la skyline réelle de Manhattan en une version abstraite d’elle-même, avant que le visiteur ne la découvre en vrai depuis le sky deck extérieur. Cette nouvelle suite d’expériences visuelles doit faire flotter les visiteurs dans une mer de nuages prismatiques, en passant des couleurs vives d’une journée new-yorkaise à un coucher de soleil spectaculaire, puis en plongeant dans les abstractions profondes de la ville nocturne.
La logique de séquençage n’est pas anecdotique. Pulse, Crystal Cave, Infinite City et les autres installations à venir sont ordonnées pour faire traverser aux visiteurs un arc émotionnel, de la brillance du jour jusqu’à la lueur caractéristique du crépuscule new-yorkais, avant de plonger dans les teintes nocturnes les plus profondes. L’ascension physique devient une dramaturgie lumineuse.
Edge face à ses concurrents : le moment du positionnement
Manhattan compte aujourd’hui cinq plateformes d’observation majeures. Les hauteurs s’échelonnent du One World Observatory (387 m) à l’Empire State Building (381 m), au SUMMIT One Vanderbilt (369 m) et à Edge (345 m). Sur le seul critère de l’altitude, Edge n’est pas en tête. Mais la guerre des mètres n’est plus le vrai sujet.
Le concurrent le plus direct dans la course à l’immersion est SUMMIT One Vanderbilt. SUMMIT est le dernier-né des grandes plateformes new-yorkaises, et il se distingue radicalement : au lieu de simplement sortir sur une plateforme d’observation, les visiteurs traversent des salles à miroirs et des espaces immersifs où le skyline se reflète à l’infini. Le problème avec cette approche, soulevé par plusieurs observateurs : le design immersif finit par occulter le skyline lui-même, et la vue se retrouve éclipsée par le spectacle. Edge parie sur une philosophie inverse : les installations intérieures construisent l’émotion, mais la vue extérieure reste l’apothéose, pas la victime.
Les sensations classiques d’Edge demeurent intactes. On continue à se tenir à 335 mètres au-dessus de la ville, à s’adosser contre des parois de verre inclinées. Mais ce moment devient désormais le final, pas le plat principal. Un glissement de logique narratif qui change tout à la manière dont on vit la visite.
L’expérience augmentée, au-delà des installations
La refonte intègre également une offre culinaire renouvelée, avec de nouvelles options de restauration et cocktails, ainsi que le retour du Marquee Skydeck, l’un des lieux de nightlife les plus hauts perchés de la ville. Marquee Skydeck, opéré par Tao Group Hospitality, accueille des DJs de premier rang à plus de 335 mètres au-dessus de New York. Les soirées se tiennent à partir du 1er mai jusqu’au 30 septembre 2026, avec une programmation hebdomadaire. L’offre gastronomique, conçue par Journey et gérée par Tao Group Hospitality, propose des small plates et cocktails artisanaux au bar à champagne, apportant une restauration de luxe à chaque moment de la visite.
Côté tarifs, l’accès général commence à 40 dollars, avec une réduction pouvant atteindre 35 % en réservant à l’avance. L’investissement reste sensiblement comparable à ce que pratiquent ses concurrents directs sur le marché, où les entrées standard oscillent entre 40 et 55 dollars selon la plateforme et le créneau horaire.
Ce que la transformation d’Edge dit plus largement de l’économie du tourisme vertical est peut-être le point le plus intéressant. Transformer une visite unique en expérience que l’on souhaite répéter, c’est le vrai pari commercial du projet. Des installations pensées pour évoluer de l’aube au crépuscule et changer avec les saisons sont une réponse directe à la question du taux de réachat : ce qui était un moment de vie devient une destination récurrente. Moment Factory a précisément construit son modèle sur cette logique, avec ses séries Lumina et AURA, qui ont démarré comme un projet unique au Québec il y a dix ans et comptent aujourd’hui plus de 20 installations sur plusieurs continents. Pour Edge, c’est le même pari, avec Manhattan comme toile de fond. Difficile de faire plus ambitieux.