Deux minutes par brossage, deux fois par jour, 365 jours par an. Chaque geste enregistré, horodaté, analysé. Bienvenue dans l’ère où votre brosse à dents en sait potentiellement plus sur votre santé que votre médecin généraliste, et où certains assureurs voudraient bien y avoir accès.
À retenir
- Les brosses à dents Bluetooth collectent 100 données par seconde et les transmettent aux assureurs
- Un modèle américain réduit déjà les primes de 25% pour les bons brosseurs — la France suivra-t-elle ?
- La loi française vous protège aujourd’hui, mais le flou juridique laisse une porte ouverte
Ce que capte vraiment votre brosse connectée
La brosse à dents intelligente mesure la durée et la fréquence du brossage, analyse son efficacité et les zones nettoyées. C’est le minimum syndical. Les modèles haut de gamme vont bien plus loin. La technologie SenseIQ, intégrée dans certains modèles Philips Sonicare, détecte en temps réel les mouvements, la pression et l’étendue du brossage, en collectant ces données à raison de 100 fois par seconde pour ajuster l’intensité et prévenir l’irritation des gencives. C’est comme si votre brosse à dents devenait un électroencéphalogramme de votre cavité buccale, pixel par pixel.
La quantité de tartre enlevée, la pression exercée, la fréquence et la durée du brossage, les zones brossées sont autant d’informations étudiées et retransmises sous forme de graphismes ou de conseils. Ces données transitent via Bluetooth vers une application sur votre smartphone. Le brossage des Français est généralement trop court (moins de deux minutes), pas assez fréquent (moins de deux fois par jour) et incomplet (passage du fil ou des brossettes négligé ou oublié). Autant de paramètres qu’une application peut désormais objectiver avec une précision redoutable. Pour un coach santé, c’est une mine d’or. Pour un assureur, c’est une fenêtre ouverte.
Le modèle américain qui fait froid dans le dos
L’Amérique a déjà franchi le pas. Beam Technologies, une start-up de Columbus (Ohio), a lancé un produit d’assurance dentaire basé sur les données collectées par sa brosse connectée, espérant transformer le marché en créant un contrat qui inclut l’envoi de la brosse aux clients pour obtenir de meilleures données et maintenir les primes à un niveau raisonnable. La promesse : réduire le coût des primes jusqu’à 25 % pour les assurés qui adoptent de bonnes habitudes de brossage.
La mécanique est simple, mais ses implications sont vertigineuses. Ce modèle fait courir à l’assureur le risque de recevoir des informations falsifiées sur les performances de ses clients, lesquels sont censés payer une prime d’assurance plus basse lorsqu’ils se brossent mieux les dents. Une chercheuse en sécurité a d’ailleurs démontré qu’il est possible d’altérer tant le fonctionnement de l’appareil que les données transmises à l’application et, par suite, à l’assureur, en faisant se passer un autre équipement Bluetooth pour une brosse à dents. quelqu’un pourrait théoriquement faire croire qu’il se brosse les dents deux fois par jour avec une pression irréprochable, tout en restant assis sur son canapé.
Le modèle Beam soulève une question plus profonde. L’individualisation complète de l’offre assurantielle grâce à la technologie va à l’encontre de l’une des bases de l’assurance en France : la mutualisation des risques. Un bon brosseur paie moins. Un brosseur négligent paie plus. On est très loin du principe solidaire qui fonde nos mutuelles françaises.
Pourquoi les assureurs s’y intéressent vraiment
La santé dentaire n’est pas anodine dans le tableau clinique global d’un individu, et les assureurs le savent parfaitement. Plusieurs études scientifiques ont mis en évidence des liens significatifs entre une mauvaise santé bucco-dentaire et un risque accru de maladies graves, y compris les maladies cardiovasculaires, le diabète, certains cancers et même la maladie d’Alzheimer. Des études épidémiologiques ont montré que les personnes atteintes de parodontite sévère ont un risque d’infarctus du myocarde et d’accident vasculaire cérébral augmenté de 20 à 50 % par rapport aux personnes sans maladie parodontale.
Pour un assureur santé, la personne qui se brosse consciencieusement les dents deux minutes matin et soir est statistiquement moins à risque sur toute une gamme de pathologies coûteuses. Les données récoltées par nos montres intelligentes, smartphones, balances connectées et tous les équipements de suivi santé au quotidien représentent une mine d’informations incroyable pour les compagnies d’assurance, qui leur permettent d’améliorer de façon presque méthodique l’évaluation du risque. Accéder aux données de brossage, c’est donc disposer d’un proxy comportemental sur l’hygiène globale d’un assuré.
Le problème, c’est que seulement 1 Français sur 2 (53 %) fait le lien entre mauvaise hygiène bucco-dentaire et maladies cardiovasculaires. Les utilisateurs ne réalisent donc pas toujours la portée des données qu’ils génèrent en se brossant les dents devant leur miroir.
Ce que la loi permet, et ce qu’elle interdit
En France, la situation juridique est nettement plus protectrice qu’aux États-Unis. Les assureurs ne peuvent pas exiger de données médicales provenant d’objets connectés ou d’applications de santé, et le refus de fournir certaines données médicales ne peut justifier à lui seul un refus d’assurance. Ce cadre a été renforcé progressivement, notamment par les évolutions du RGPD. Depuis le décret n°2024-217 du 3 avril 2024, les compagnies d’assurance doivent respecter le principe de minimisation des données médicales et ne peuvent plus exiger des informations médicales excédant strictement le périmètre du risque assuré.
Mais la frontière reste floue. En 2019, un projet de loi visant à interdire l’usage des données personnelles collectées par les objets connectés dans le domaine des assurances avait été déposé à l’Assemblée nationale, mais il n’a pas abouti. La CNIL alerte régulièrement sur les risques que représentent des objets comme les caméras, enceintes et brosses à dents connectées pour nos données personnelles et notre vie privée. Ce n’est pas un hasard si la Commission nationale de l’informatique et des libertés surveille de près ce secteur : les données traitées dans le cadre d’un contrat d’assurance doivent être pertinentes et nécessaires, et tout traitement de données personnelles doit répondre à un objectif précis.
Là où les partenariats entre assureurs et fabricants de gadgets connectés brouillent les pistes, c’est que les données ne transitent pas directement vers l’assureur mais passent d’abord par les applications des fabricants. Les préoccupations en matière de vie privée, en particulier avec la collecte de données de santé, nécessitent des politiques transparentes, comme le mentionnent les mentions légales d’Oral-B. Lire les conditions générales avant d’activer la synchronisation Bluetooth n’est pas une démarche que la majorité des utilisateurs fait. Et c’est précisément sur cette zone grise que s’appuie l’écosystème commercial.
La trajectoire est écrite. L’avenir des brosses à dents intelligentes réside dans une intégration plus profonde avec les écosystèmes de santé, avec des appareils qui pourraient potentiellement détecter des problèmes de santé systémiques comme les maladies cardiaques par l’analyse de la santé des gencives, et une intégration avec des plateformes comme Apple Health qui suggère une tendance vers le suivi de santé holistique. En clair : votre brossage du soir pourrait bientôt alimenter un profil de risque santé aussi détaillé qu’un bilan sanguin annuel, sans que vous ayez eu besoin de mettre les pieds chez le médecin. La brosse à dents connectée, au fond, n’est que la première pièce d’un puzzle dont les assureurs dessinent les contours depuis des années.
Sources : information-dentaire.fr | selectra.info