Votre téléviseur prend une capture d’écran toutes les 500 millisecondes. Pas une fois par jour, pas à la demande : toutes les demi-secondes, soit plus de 170 000 images par jour. Selon les plaintes déposées et rendues publiques au Texas, ce système réalise une capture d’écran toutes les 500 millisecondes afin d’identifier précisément ce que regarde l’utilisateur. La technologie s’appelle ACR, pour Automated Content Recognition. Elle est active sur votre téléviseur en ce moment même. Et vous avez probablement consenti à son activation sans le savoir.
À retenir
- Votre TV prend 170 000 photos par jour sans que vous le sachiez vraiment
- Ces données servent à créer un profil détaillé de vos goûts et habitudes
- Le suivi fonctionne même si vous utilisez votre téléviseur comme simple écran externe
Shazam pour votre canapé, mais version surveillance
L’ACR fonctionne comme un Shazam pour votre télévision : tout comme l’application identifie une chanson en analysant quelques secondes d’audio, l’ACR identifie un contenu vidéo en capturant et analysant ce qui s’affiche à l’écran. Mais contrairement à Shazam, que vous activez intentionnellement, l’ACR tourne en continu en arrière-plan, que vous le sachiez ou non.
Le mécanisme repose sur deux techniques complémentaires. Ces images ne sont pas stockées telles quelles, mais analysées pour créer une “empreinte digitale” unique du contenu regardé, qu’il provienne du câble, d’un DVD ou d’un service de streaming. Cette empreinte est ensuite envoyée à un serveur externe, qui la compare contre une base de données de contenus connus. Quand une correspondance est trouvée, le serveur sait exactement ce que regarde le spectateur.
Ce qui rend la chose particulièrement insidieuse : l’ACR est agnostique en termes de plateforme, ce qui signifie qu’il peut tracer ce que vous regardez quelle que soit la source, une application de streaming comme Netflix, un décodeur câble, un lecteur DVD ou une console de jeux connectée via HDMI. Vous pensez utiliser votre TV comme un simple écran externe pour votre PlayStation ? Ce suivi se produit indépendamment du fait que vous utilisiez les fonctions “intelligentes” du téléviseur. Si vous l’utilisez comme un écran passif pour votre console ou votre ordinateur portable, l’ACR peut toujours capturer et analyser ce qui s’affiche.
Le consentement qui ne valait pas grand-chose
Cette technologie est typiquement activée par défaut sur les téléviseurs connectés modernes, et vous avez très probablement consenti à l’ACR sans vous en rendre compte, en cliquant sur ce pop-up “conditions d’utilisation” lors de la configuration de votre télévision. C’est là toute l’astuce. Quelques écrans de configuration, du texte dense, une minuterie qui tourne… Les consommateurs ne recevaient qu’une brève notification qui s’effaçait au bout d’une minute, avec un langage évoquant des “suggestions de programmes” sans jamais mentionner la collecte ou la vente de données à des tiers.
Les poursuites allèguent que les fabricants de téléviseurs n’ont pas fourni d’informations suffisamment claires sur l’étendue de cette surveillance, se concentrant sur des divulgations enfouies lors de la configuration initiale de l’appareil. Samsung, de son côté, mentionne bien la pratique dans ses conditions de confidentialité. La politique de confidentialité de Samsung indique explicitement exploiter l’historique de visionnage TV, y compris les réseaux, les chaînes, les sites web visités et les programmes regardés, ainsi que les durées de visionnage correspondantes. Écrit noir sur blanc. Dans un document que personne ne lit.
Le dossier a pris une dimension judiciaire fin 2025. Le procureur général du Texas, Ken Paxton, a lancé une série de poursuites en décembre 2025 ciblant cinq fabricants de téléviseurs : Samsung, Sony, LG, Hisense et TCL, pour avoir collecté et monétisé illégalement les données de visionnage de leurs clients via la technologie ACR. Plus grave encore : le bureau du procureur a obtenu des ordonnances de restriction temporaire contre Hisense et Samsung, suspendant certaines pratiques de collecte de données ACR au Texas. Une victoire partielle, géographiquement limitée, mais symboliquement forte.
La dimension géopolitique du dossier mérite une mention. Hisense et TCL, deux groupes chinois, sont pointés du doigt en raison de la loi sur la sécurité nationale chinoise, qui pourrait contraindre les entreprises à partager certaines données avec les autorités de Pékin. Rien de prouvé à ce stade, mais le risque théorique suffit à faire monter la tension.
Ce que votre TV sait déjà sur vous
Selon les autorités texanes, les données issues de l’ACR alimentent des systèmes de ciblage publicitaire très fins, capables de profiler les spectateurs selon leurs habitudes de visionnage et leur localisation par code postal. Et le ciblage ne s’arrête pas à votre téléviseur. Comme la smart TV est généralement connectée au routeur domestique, elle partage la même adresse IP qui identifie un foyer. Vous pouvez ainsi être ciblé à partir de vos données TV sur tous les appareils connectés à votre réseau domestique. Regardez un documentaire sur la randonnée un mardi soir, et vous retrouverez des publicités pour des chaussures de trail sur votre smartphone le mercredi matin. La boucle est bouclée.
Le procureur texan évoque également un risque d’exposition de données sensibles visibles à l’écran, comme des mots de passe, des informations bancaires ou des documents professionnels. Ce risque-là n’est pas théorique si vous branchez un ordinateur portable en HDMI pour travailler depuis votre télé.
La CNIL, de son côté, rappelle que les téléviseurs intelligents peuvent récolter plusieurs types de données, notamment les programmes regardés, qu’il s’agisse de chaînes classiques ou de services de vidéo à la demande, ainsi que les autres objets connectés au réseau domestique. L’autorité française recommande de consulter régulièrement les paramètres de confidentialité de ses appareils connectés.
Comment couper le robinet en cinq minutes
Bonne nouvelle : désactiver l’ACR fonctionne réellement. Quand les utilisateurs optent pour la désactivation de la publicité et du tracking, les communications avec les domaines ACR s’arrêtent complètement, ce qui indique que les contrôles de confidentialité en place sont efficaces. Chaque marque a sa propre terminologie, mais le chemin reste similaire.
Sur un téléviseur LG, il faut aller dans Paramètres > Tous les paramètres > Général > Système > Paramètres supplémentaires et désactiver “Live Plus”, qui est le nom LG pour l’ACR. Sur Samsung, le réglage se nomme “Viewing Information Services” dans les paramètres généraux. Sur les TV Roku, il faut naviguer vers Paramètres > Confidentialité > Expérience Smart TV et décocher “Utiliser les infos des entrées TV”. Pour les modèles Sony sous Google TV, rendez-vous dans Paramètres > Affichage et son > Paramètres intelligents pour désactiver toutes les options présentes.
La bonne nouvelle est que la désactivation est simple, même si le processus varie selon le fabricant. Les différentes marques utilisent des noms différents pour l’ACR, il faudra donc chercher attentivement pour le trouver. Comptez cinq minutes, pas plus. Ce qui est frappant, c’est que cette manipulation existe depuis des années, que les études scientifiques sur le sujet remontent à au moins 2020, et que à moins que l’utilisateur ne désactive l’option, ce qui reste rare étant donné que les mentions sur l’ACR sont enfouies au fond des conditions générales, le téléviseur continuera à collecter les données de visionnage chaque fois qu’il sera allumé, construisant au fil du temps un historique détaillé des intérêts et de la personnalité de l’utilisateur. Des années de données. Pour un réglage que personne ne désactive.
Sources : developpez.com | generation-nt.com