Un smartphone contient une cinquantaine de métaux différents. Votre frigo en renferme dans les joints magnétiques. Le casque sur vos oreilles, les ampoules LED du plafond, le disque dur de l’ordinateur, la voiture dans le garage : tous partagent un même ingrédient secret, invisible et stratégique. Les terres rares ont colonisé le quotidien sans crier gare. Et depuis qu’un robinet chinois menace de se fermer, la question n’est plus abstraite : quels objets pourraient devenir introuvables en premier ?
À retenir
- Vous possédez probablement au moins une demi-douzaine d’appareils contenant ces métaux invisibles et précieux
- Un événement géopolitique en octobre 2025 a changé la donne de façon spectaculaire
- Certains de vos gadgets pourraient devenir aussi rares que l’or dans les années à venir
Ces 17 métaux qui font tourner le monde moderne
Le terme “terres rares” est trompeur : elles ne sont pas rares au sens strict. Ce sont des éléments chimiques, des métaux présents dans la nature, au nombre de 17 : le scandium, l’yttrium et la famille des 15 lanthanides, comme le néodyme. Ce qui les rend précieuses, c’est leur combinaison de propriétés physiques exceptionnelles. Certains permettent de fabriquer des aimants minuscules mais très puissants, d’autres produisent des couleurs très lumineuses, d’autres encore améliorent la précision de composants électroniques.
On estime qu’un smartphone contient à lui seul une cinquantaine de métaux : cuivre, cobalt, lithium, terres rares, or, argent, étain, mais aussi gallium, germanium ou tantale. C’est le cas, par exemple, de l’aimant qui sert à faire fonctionner le haut-parleur de l’appareil, ou de ce qui sert à faire vibrer le téléphone. Plus d’une dizaine de métaux rares permettent d’améliorer la puissance de nos appareils, et surtout, de les rendre toujours plus petits. Mais le téléphone n’est que la pointe de l’iceberg. On trouve les terres rares “presque partout” : smartphones, avions, imagerie médicale, joints de réfrigérateur… La liste complète de ce qui en contient chez vous dépasse facilement la dizaine d’objets.
La plus importante utilisation des terres rares (24 %) se retrouve dans les aimants permanents, composante de nos téléphones cellulaires, téléviseurs, ordinateurs, automobiles. Ces aimants sont fabriqués à partir d’un alliage néodyme-fer-bore. Leur rapport puissance-poids élevé les rend indispensables aux disques durs, smartphones, lecteurs portables, IRM, véhicules électriques et hybrides, ainsi qu’aux générateurs d’éoliennes offshore. Retirez le néodyme, et la moitié de vos gadgets perdent leur moteur.
Le robinet chinois, et ses conséquences sur nos étagères
La Chine, à elle seule, contrôle plus de 60 % des terres rares extraites, 93 % de la production de l’oxyde de gallium et plus de 90 % de la production d’aimants permanents, selon une publication de mai 2025 de Gilles Lepesant, directeur de recherche au CNRS. Un monopole de fait, construit sur des décennies de production à bas coût et de faible réglementation environnementale. La Chine a pu baisser fortement ses prix de vente des terres rares sur le marché mondial grâce à une main-d’œuvre peu chère et des méthodes industrielles peu respectueuses de l’environnement.
La situation a basculé en octobre 2025. Le 9 octobre 2025, la Chine a annoncé l’entrée en vigueur immédiate de nouvelles mesures de contrôle des exportations sur les technologies liées aux terres rares. L’obligation pour les entreprises de demander des licences pour chaque exportation avait d’ores et déjà eu pour effet de créer des pénuries, paralysant ainsi une partie des chaînes d’approvisionnement, notamment dans l’industrie automobile. Les effets concrets sont déjà visibles outre-Atlantique : en 2026, la pénurie de scandium et d’yttrium, nécessaires à la fabrication de puces 5G et de réacteurs d’avion, s’aggrave. Les livraisons de ces métaux de Chine vers les États-Unis ont diminué de près de 20 fois, et leur prix a augmenté de 69 fois sur la même période.
L’Europe n’est pas épargnée, même si elle tente de réagir. L’UE classe les terres rares parmi ses matières premières critiques et pousse des projets en Norvège, Suède, Espagne, France et au Groenland. Les régions les plus prometteuses du continent se trouvent en Norvège, qui héberge le plus gros gisement européen, en Ukraine, riche en réserves, et en Serbie. Mais ouvrir une mine et surtout maîtriser le raffinage prend entre dix et quinze ans. Autant dire que l’autonomie n’est pas pour demain matin.
Ces objets du quotidien les plus exposés à disparaître
Tous les produits contenant des terres rares ne sont pas également en danger. Le risque se concentre sur ceux qui dépendent spécifiquement du néodyme, du dysprosium et du terbium, les trois terres rares magnétiques les plus sollicitées par la transition énergétique et l’électronique grand public. Ces quatre éléments, néodyme, praséodyme, dysprosium et terbium, portent à eux seuls 90 % de la valorisation du marché des terres rares.
Premier candidat à la pénurie : le moteur électrique à aimants permanents. La consommation sera multipliée par trois d’ici 2030 pour l’éolien, et par dix pour les véhicules électriques. Le dysprosium est particulièrement sous tension. Chaque moteur de voiture électrique peut nécessiter jusqu’à 100 grammes de dysprosium. À l’échelle de plusieurs millions de véhicules par an, cela pourrait rapidement épuiser les réserves disponibles.
Les disques durs mécaniques sont également dans le collimateur. Dysprosium et ses composés étant hautement sensibles à la magnétisation, ils sont employés dans diverses applications de stockage de données, notamment dans les disques durs. Les enceintes, casques et écouteurs qui équipent chaque foyer français contiennent eux aussi des aimants au néodyme dans leurs haut-parleurs. Tous les téléphones contiennent au minimum de petits aimants dans le microphone et le haut-parleur. Ce sont des quantités minimes par objet, mais l’addition de milliards d’appareils produits chaque année devient colossale. Pour donner l’échelle du problème : il est nécessaire de collecter 2 millions de téléphones pour récupérer l’équivalent de la quantité de terres rares d’une seule éolienne offshore de 5 MW.
Les ampoules LED, omniprésentes depuis l’interdiction des ampoules à incandescence, ne sont pas en reste : présentes dans de multiples objets du quotidien, comme les smartphones mais aussi les ampoules LED, les batteries électriques ou les éoliennes, les terres rares sont un ensemble de métaux très convoités dont la Chine détient le quasi monopole d’exploitation. La difficulté de collecter ces terres rares, notamment lorsqu’elles sont présentes en quantité infime dans de très nombreux objets comme les LED, se double d’une législation qui n’impose pas d’indiquer leur présence dans les produits. Ce manque de traçabilité rend le recyclage quasi impossible à organiser.
Recyclage zéro, sobriété maximale
La réponse la plus évidente serait de récupérer les terres rares des déchets électroniques. Aujourd’hui, moins de 1 % des terres rares sont recyclées à l’échelle mondiale. Une rentabilité limitée, car les coûts de production en Chine restent extrêmement bas, ce qui rend le recyclage plus coûteux que l’achat de matières premières chinoises. Paradoxe complet : le monopole chinois est si efficace qu’il rend le recyclage économiquement non viable, tout en créant la dépendance même qui nous fragilise.
Des chercheurs travaillent à des substitutions. On sait faire des aimants permanents sans terres rares pour les voitures électriques. Ils sont cinq fois plus volumineux, mais on pourrait très bien envisager de remplacer le kilo de terres rares par un aimant de cinq kilogrammes, illustre Clément Levard, directeur de recherche au CNRS. Le compromis est réel, mais faisable. Sur un point plus surprenant, Levard souligne qu’on peut raisonnablement penser qu’on n’a pas besoin d’un aimant ultrapuissant pour les fermetures de sac à main. Ce détail anecdotique révèle pourtant quelque chose de structurel : des usages décoratifs ou anecdotiques consomment aujourd’hui des matières stratégiques au même titre que les moteurs d’éoliennes, sans aucune hiérarchisation des priorités.
La demande en terres rares devrait continuer à croître quelle que soit l’évolution géopolitique. La demande en métaux stratégiques pourrait être amenée à doubler d’ici 2030 face à la croissance des énergies renouvelables. En France, le site de La Rochelle a repris ses activités de raffinage de terres rares en 2025, signal discret mais réel d’une tentative de reconstitution d’une filière européenne. C’est là que se jouera la vraie bataille : non pas sur les mines, mais sur la maîtrise du raffinage, étape où la Chine conserve son avantage le plus durable et le plus difficile à contester.
Source : sciencepost.fr