Trente-sept millions de boîtiers verts dans les foyers français. Des données qui circulent chaque nuit, entre minuit et 6 heures du matin. Et pourtant, une infime minorité de consommateurs a jamais pris la peine d’aller regarder précisément ce que leur Linky transmet, à qui, et pourquoi. Faire cette démarche, demander à Enedis le détail complet de ses données et la liste des destinataires — révèle un empilement de couches qu’on ne soupçonnait pas.
À retenir
- Votre Linky enregistre votre consommation heure par heure — une image quasi-cinématographique de votre vie domestique
- Depuis mars 2026, vos données détaillées sont collectées automatiquement sans votre accord préalable
- Cinq milliards d’euros investis pour seulement 1 % d’économies d’énergie : le bilan réel est décevant
Ce que votre compteur envoie vraiment chaque jour
Premier constat, et il surprend : le compteur Linky collecte par défaut uniquement les index de consommation journaliers, transmis quotidiennement à Enedis pour la facturation et la gestion du réseau. Concrètement, les index sont relevés à distance et transmis une fois par jour, entre minuit et 6 heures du matin, à Enedis. L’information transmise contient plusieurs index pour les abonnements à tarifs différenciés, comme l’abonnement heures pleines / heures creuses, les deux index sont relevés et transmis chaque jour.
Mais ce relevé quotidien n’est que la partie visible de l’iceberg. Les données de consommation sont également automatiquement enregistrées toutes les heures dans la mémoire du compteur, en local, et conservées pendant 5 mois. Ces données fines, la fameuse “courbe de charge”, constituent une image quasi-cinématographique de votre vie domestique. En analysant ces données, on sait à quelle heure vous prenez votre douche, si votre logement est occupé en journée, et quand vous rentrez le soir. La CNIL l’a elle-même formulé clairement : “Les données de consommation fines peuvent révéler des informations sur la vie privée (heures de lever et de coucher, périodes d’absence, éventuellement le nombre de personnes présentes dans le logement).”
Il s’agit des données de consommation globales du foyer, sans le détail des consommations de chaque appareil (TV, four, appareils électroménagers). Ce point est souvent mal compris : le Linky ne sait pas que vous regardez Netflix à 22h. Mais il sait qu’une charge significative a démarré précisément à cette heure-là.
La liste des destinataires : là où ça devient intéressant
C’est la partie que peu de gens vont chercher. Selon Enedis, les données peuvent être transmises, selon les cas, à plusieurs catégories de destinataires : les prestataires intervenant pour le compte d’Enedis (pose ou relevé de compteur, travaux de raccordement, interventions techniques), les prestataires techniques (hébergement, maintenance, support des services numériques), les prestataires de communication (envoi de SMS ou e-mails), et les autorités et organismes habilités lorsque la réglementation l’exige.
Au-delà d’Enedis lui-même, avec le consentement de l’utilisateur, les données de consommation sont transmises à Enedis, mais le fournisseur d’énergie y a aussi accès afin de pouvoir établir la facturation. Et ce point est non-négociable : Enedis est obligé de transmettre mensuellement un relevé de consommation d’électricité à votre fournisseur afin que ce dernier puisse établir la facturation. Refuser cela, c’est refuser la facturation réelle, et les conséquences sont directes.
Pour les données fines (la courbe de charge heure par heure), un deuxième niveau de consentement entre en jeu. Des tiers comme les fournisseurs d’électricité peuvent demander à leurs clients leur consentement pour la collecte et le traitement de leurs courbes de charge. Concrètement, le client donne son consentement “éclairé et écrit” à son fournisseur, qui s’adresse ensuite à Enedis pour récupérer ces données. La liste de ces tiers est, en théorie, consultable sur l’espace client Enedis à tout moment. En pratique, rares sont ceux qui l’ont jamais ouverte.
Ce manque d’intérêt n’est pas anodin. La transmission des données fines nécessite un accord explicite sur l’espace Enedis, mais beaucoup d’utilisateurs ignorent encore ce qu’ils autorisent réellement. L’histoire récente donne raison à cette méfiance : la CNIL a mis en demeure les sociétés EDF et ENGIE de se conformer au droit en vigueur par deux délibérations du 30 décembre 2019, rendues publiques le 11 février 2020, principalement pour deux raisons : l’obligation de disposer d’une base légale (le consentement) et l’obligation de définir une durée de conservation proportionnée à la finalité du traitement.
Mars 2026 : le tournant que personne n’a vu venir
Pendant des années, la logique était simple : pas de consentement, pas de données fines. Ce cadre vient de changer. Depuis le 1er mars 2026, une nouvelle réglementation change la donne pour des millions de foyers français : le compteur Linky peut désormais collecter certaines données de consommation sans accord préalable de l’abonné. Le décret publié fin février 2026 autorise Enedis à récupérer automatiquement les données de consommation électrique. Concrètement, cela concerne la courbe de charge, soit le relevé détaillé de la consommation heure par heure, alors que jusqu’à présent, cette transmission nécessitait un consentement explicite de chaque utilisateur.
La logique invoquée est celle de la transition énergétique : mieux piloter le réseau, anticiper les pics de demande à mesure que les énergies renouvelables progressent. Malgré des années de pédagogie, les données détaillées de consommation restaient largement inaccessibles aux gestionnaires de réseaux. La Commission de régulation de l’énergie (CRE) a poussé ce basculement vers un système d’opt-out, où c’est désormais à l’abonné d’agir pour s’opposer, et non plus pour accepter. Malgré ce changement, les abonnés conservent certaines prérogatives : ils peuvent demander la suppression de leurs données historiques auprès d’Enedis.
Que faire concrètement ?
Premier réflexe : aller sur son espace client Enedis. Le compte client sécurisé d’Enedis permet d’arrêter ou de démarrer l’enregistrement en local dans la mémoire du compteur des consommations horaires, d’activer ou de suspendre la collecte des données de consommation détaillées, et d’activer ou suspendre la transmission des données à des tiers. Ces choix sont modifiables à tout moment.
Vouloir couper tout flux de données a cependant un prix. Si les données de consommation ne sont plus transmises à Enedis et donc à votre fournisseur, celui-ci vous facturera selon une estimation de l’énergie consommée. Un technicien Enedis devra alors effectuer un relevé sur place, à votre charge. Depuis 2025, le bilan est chiffré : les foyers sans Linky sont facturés 8,44 €/mois pour la relève manuelle de leur compteur.
La démarche pour connaître précisément ses destinataires passe par l’exercice du droit d’accès RGPD, directement auprès d’Enedis. Conformément à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 modifiée et au règlement (UE) n°2016/679 du 27 avril 2016, vous pouvez exercer votre droit d’accès, de rectification et d’effacement, ainsi que le droit à la limitation du traitement et à la portabilité des données. La réponse arrive généralement sous un mois.
Ce que révèle ce parcours, c’est moins un scandale qu’une asymétrie flagrante d’information. La transmission des données de consommation en temps réel et à distance a permis “la réduction de certaines pertes liées aux anomalies de comptage ou aux erreurs de facturation” et la “diminution des coûts de relève et des petites interventions devenues téléopérables”. Ces gains profitent surtout à Enedis. Du côté consommateurs, les bénéfices réels s’avèrent plus que minimes : en termes d’économies d’énergie, ils ne sont estimés qu’à seulement 1 % de la consommation des foyers. Cinq milliards d’euros de déploiement, pour 1 % d’économies. Le rapport de la Cour des comptes de novembre 2024 pose la question frontalement : les résultats sont “décevants”, la plupart des fournisseurs d’électricité n’utilisant pas les “fonctions innovantes de Linky”, en conséquence, l’installation de Linky n’a, en réalité, rien changé pour la plupart des consommateurs. Si les données fines sont désormais collectées automatiquement à des fins de gestion du réseau, il reste une question sans réponse claire : qui, dans ce système, tirera finalement parti de ces 48 relevés quotidiens chez chacun des 37 millions de foyers équipés ?
Sources : divertissonsnous.com | divertissonsnous.com