Une litière connectée dans le salon. Un objet discret, coincé entre le canapé et la bibliothèque, que personne ne regarde deux fois. Et pourtant, depuis des mois, elle enregistre : chaque passage, chaque poids mesuré, chaque heure de visite. Parfois, avec une caméra embarquée et de la vision nocturne, elle filme aussi. Votre coloc ouvre l’appli et vous montre l’historique. Deux secondes de silence. Puis : « Tu savais, toi ? »
À retenir
- Les litières connectées embarquent des caméras 1080p avec IA et enregistrent bien plus que prévu
- Vos routines domestiques sont complètement tracées et vendues comme « données de santé du chat »
- En colocation, seul celui qui a acheté a accepté les conditions—les autres sont filmés sans le savoir
La litière intelligente, vraie centrale de données déguisée en accessoire pour chat
Le bac à litière connecté n’est plus un gadget de niche. Ces appareils ne sont plus depuis longtemps de simples toilettes : les passages, le poids, tout est enregistré et mesuré. Ce qui a changé depuis 2025, c’est l’ampleur de la collecte. Prenez le Litter-Robot 5 Pro de Whisker, sorti à l’automne 2025 et dont l’arrivée en Europe était prévue début 2026 : il intègre deux caméras, l’une à l’extérieur dédiée à l’identification des animaux, l’autre à l’intérieur qui surveille les déchets produits. L’IA est sollicitée pour ces tâches, notamment du côté de la reconnaissance faciale. Ces caméras 1080p HD avec vision nocturne analysent les traits uniques de chaque chat pour les distinguer, et l’algorithme de reconnaissance améliore sa précision au fil du temps.
Concrètement, cela donne quoi dans l’appli ? Avec un abonnement Whisker+, l’utilisateur accède à deux ans d’historique de l’activité de ses animaux, avec tendances de poids, fréquence des visites, durées, rapports journaliers et détections d’anomalies. C’est comme si votre médecin généraliste tenait un carnet de santé ultra-précis de votre chat depuis vingt-quatre mois, sauf que ce carnet est hébergé sur des serveurs américains et conditionné à un abonnement mensuel. Ce service coûte 7,99 dollars par mois ou 79,99 dollars par an. Pas anecdotique.
D’autres marques empruntent la même trajectoire. Le Petivity Smart Litter Box Monitor de Purina utilise l’IA pour suivre le poids, la miction et la défécation à chaque visite, et envoie les données dans une application sous forme de graphiques et rapports mensuels sur le bien-être du chat, avec alertes en cas de changements pouvant indiquer un problème de santé. Le principe est identique : surveiller l’animal, capter en permanence, synthétiser à distance.
Ce que la caméra enregistre (et ce qu’elle ne devrait pas)
Le fabricant rassure : l’IA est entraînée à détecter les animaux, pas les humains. L’IA est entraînée à détecter et enregistrer les animaux de compagnie, pas les personnes. La caméra enregistrera cependant l’utilisateur s’il se trouve dans le champ de vision avec son animal. Ce détail mérite d’être relu lentement. Si votre litière est posée dans votre salle de bain ou dans un couloir où vous passez régulièrement en pyjama à 3h du matin, vous êtes potentiellement dans le cadre. L’appli le note. Les caméras sont activées par défaut.
Ce n’est pas une vue de l’esprit. Les produits contenant des caméras sont destinés exclusivement à surveiller l’activité des animaux, et l’utilisateur est responsable du positionnement de la caméra pour éviter de filmer des espaces privés du domicile, incluant salles de bain, chambres ou tout espace non directement lié au fonctionnement du produit. En clair : c’est légalement votre problème si la caméra capte la mauvaise chose. La marque se décharge. L’utilisateur est également responsable du respect de toutes les lois applicables en matière d’enregistrement audio et vidéo, ce qui peut inclure l’obtention du consentement de toutes les personnes présentes dans certaines juridictions. Dans une colocation, ça commence à se compliquer sérieusement.
Les données collectées, fréquence des passages, poids, types de déjections, vidéos, décrivent en réalité les rythmes de vie du foyer tout entier. Un chat qui sort de la litière à 7h15 chaque matin, puis à 22h30, révèle indirectement les horaires de ses propriétaires. Les litières connectées collectent typiquement des données incluant la fréquence, la durée et les mesures de poids. Si les fabricants affirment que ces données aident à surveiller la santé du chat, elles exigent de faire confiance à des serveurs tiers avec des informations sur les routines domestiques et les comportements des animaux.
Le RGPD s’applique, mais personne ne lit les CGU
En Europe, le cadre réglementaire existe. Les objets connectés collectent, transmettent et croisent des données parfois très sensibles : localisation, habitudes de vie, données de santé ou usages industriels. Cette explosion de données crée un double enjeu : garantir la conformité au RGPD et renforcer la sécurité des systèmes. La CNIL l’a répété à plusieurs reprises : les fabricants d’IoT doivent intégrer le principe de privacy by design et ne collecter que les données strictement nécessaires. Le problème constaté dans de nombreuses analyses, c’est que beaucoup de données non nécessaires au fonctionnement sont collectées et que le principe de minimisation du RGPD n’est pas respecté. Il n’y a pas toujours d’informations données aux utilisateurs sur les transferts vers des serveurs situés hors de l’Union Européenne.
Le Cyber Resilience Act européen, entré en vigueur en décembre 2024, impose désormais aux fabricants de produits numériques, dont les objets connectés, d’intégrer la sécurité dès la conception. Sur le papier, c’est une avancée. Dans les faits, les litières connectées commercialisées actuellement sont majoritairement conçues hors d’Europe, aux États-Unis ou en Chine, avec des politiques de confidentialité qui courent sur des dizaines de pages. Les utilisateurs doivent se montrer vigilants face au manque de transparence de certaines applications, malgré l’entrée en vigueur du RGPD. En effet, bon nombre d’utilisateurs n’ont pas conscience de la quantité de données personnelles collectées par certaines applications, susceptibles d’être transmises à l’extérieur.
Reprendre la main : ce que vous pouvez faire concrètement
La bonne nouvelle : il existe des options. La mauvaise : chacune implique un compromis. Pour ceux que la collecte dérange, la montée des litières automatiques sans application représente un vrai signal de marché. Face aux préoccupations croissantes sur la vie privée, des modèles autonomes et non connectés ont émergé comme choix privilégié pour les foyers qui veulent la commodité sans la connectivité. Ces modèles fonctionnent avec des capteurs de présence, un mécanisme de nettoyage automatique, et zéro donnée envoyée sur un serveur. L’automatisation sans la surveillance.
Pour ceux qui gardent leur litière connectée, les gestes de base s’imposent. La CNIL recommande d’éteindre l’objet quand il ne sert pas et de s’assurer de la possibilité d’accéder aux données et de les supprimer, et de désactiver le partage automatique des données si l’objet est associé à des réseaux sociaux. Sur les modèles avec caméra comme le Litter-Robot 5 Pro, il est possible de désactiver les caméras depuis l’application, ce qui désactive les enregistrements d’événements, coupe le microphone du robot, bloque l’accès au flux vidéo en direct et stoppe les captures d’image. Cette option existe donc, mais elle est enfouie dans les paramètres, pas proposée au premier démarrage.
En colocation, la situation soulève une question que peu de gens anticipent : qui a donné son consentement à quoi ? Si c’est votre coloc qui a acheté la litière et créé le compte, il a théoriquement accepté les conditions d’utilisation. Vous, non. La notion de « données sensibles augmentées » a émergé pour qualifier certaines informations collectées par les objets connectés : des données qui, prises isolément, ne seraient pas sensibles, mais qui le deviennent par leur volume, leur précision ou leur croisement. Les habitudes de vie déduites d’une litière correspondent exactement à cette définition. Un point à garder en tête, surtout si vous vivez à plusieurs et que quelqu’un s’est offert un gadget connecté sans en parler aux autres habitants.
Sources : igen.fr | galaxus.fr