Un détecteur de frelons asiatiques planté dans le jardin début juin. L’objectif : surveiller, prévenir, agir. Ce que les captures nocturnes ont révélé à la place, c’est une tout autre histoire : des hérissons, des renards, un chat du voisin, et, oh ironie, deux fouines. Les frelons asiatiques, eux, se manifestaient surtout en pleine journée, à des heures où personne ne regardait l’écran.
Cette mésaventure banale en apparence illustre quelque chose de plus profond : la technologie connectée transforme l’observateur autant qu’elle aide à résoudre le problème qu’on lui soumet. Et dans le cas du frelon asiatique, le problème mérite qu’on s’y arrête sérieusement.
À retenir
- Pourquoi une caméra infrarouge traditionnelle filme tout sauf les frelons asiatiques
- Comment des chercheurs ont mis au point une détection acoustique avec 100% de précision
- Le projet révolutionnaire Safe To Bee qui trace les frelons jusqu’à leur nid
Le frelon asiatique, vingt ans d’invasion et on commence à peine à riposter
Depuis son identification dans la région du Sud-Ouest en 2004, le frelon asiatique (Vespa velutina) a progressivement étendu sa présence à de vastes zones du territoire, engendrant des dégâts irréversibles sur l’écosystème local, notamment les colonies d’abeilles. Vingt ans plus tard, le bilan est lourd. En 2024, plus de 35 000 nids ont été officiellement recensés, contre seulement 15 000 cinq ans auparavant, selon les données de FREDON France.
L’été 2025 a battu des records dans certains départements. En Ille-et-Vilaine, la fédération départementale de lutte contre les organismes nuisibles a comptabilisé 3 870 nids détruits entre avril et juillet 2025, dépassant déjà le total de l’année 2024. Le seul mois de juillet a nécessité 2 153 interventions professionnelles, un record historique pour le département. Pour les apiculteurs, la pression est constante : dix frelons en vol stationnaire devant une ruche suffisent à bloquer totalement la colonie. Les abeilles n’osent plus sortir, cessent de butiner, la nourriture s’épuise et la colonie finit par s’effondrer.
La réponse législative a mis du temps à suivre. Depuis le 15 mars 2025, la loi « visant à endiguer la prolifération du frelon asiatique et à préserver la filière apicole » est entrée en vigueur. Le frelon est responsable d’une part importante des pertes de colonies apicoles, occasionnant des dégâts estimés à 12 millions d’euros par an pour la filière apicole. Le gouvernement a ensuite lancé, en mars 2026, un plan national doté de 3 millions d’euros par an. Ça sonne comme une rupture. C’est six fois le budget 2025, mais rapportés aux 98 millions de pertes annuelles, ces 3 millions représentent environ 3 % du problème. Répartis sur les quelque 35 000 communes potentiellement concernées, c’est moins de 86 euros par commune et par an. Le verdict. Mitigé.
Ce que les détecteurs connectés voient vraiment
Revenons au jardin. Les dispositifs connectés destinés à surveiller la présence de frelons asiatiques s’appuient généralement sur une caméra équipée d’un capteur infrarouge, déclenchée au mouvement. Les caméras de chasse permettent de surveiller, de jour comme de nuit, sous forme de film ou de photographies. Les résultats sont en couleur le jour et en noir et blanc la nuit, à cause des LED infrarouge. Le problème, c’est que le capteur de mouvement ne fait pas le tri. La caméra de surveillance à vision nocturne est un outil très intéressant pour identifier un animal ou rongeur qui dérange et observer son comportement, mais identifier une Vespa velutina en plein vol relève d’une autre complexité.
Les frelons asiatiques ne chassent pas la nuit. Ils reviennent au nid à la tombée du jour et reprennent leurs patrouilles autour des ruches à partir de 9-10 heures du matin. Une caméra déclenchée sur mouvement placée à hauteur humaine va donc enregistrer principalement la faune nocturne : renards, hérissons, sangliers ou hérons cendrés. Résultat : une carte mémoire pleine au matin, des dizaines de vidéos fascinantes, et zéro frelon. L’outil n’est pas mauvais, il est juste mal positionné pour cette tâche précise.
La vraie détection connectée des frelons se joue à une autre échelle, sonore et temporelle. Des chercheurs de l’université de Nottingham Trent, en collaboration avec des scientifiques portugais et belges, ont mis au point un dispositif équipé de micros peu coûteux et d’un algorithme entraîné à détecter les frelons asiatiques simplement à leur façon de bourdonner en vol stationnaire. Ces insectes planent longtemps autour des ruches, contrairement aux abeilles qui entrent et sortent rapidement, ce qui rend la signature acoustique reconnaissable. Le système a été testé pendant trois saisons sur un rucher au Portugal, avec une précision de détection proche de 100 %. L’alerte arrive directement sur le smartphone de l’apiculteur. C’est le genre de technologie qui change les pratiques.
L’IA pour remonter jusqu’au nid : le vrai défi
Détecter le frelon, c’est bien. Trouver le nid, c’est infiniment plus utile. Aujourd’hui, localiser un nid de frelons asiatiques peut prendre énormément de temps, surtout lorsque les colonies sont installées en hauteur dans des arbres ou dissimulées dans des zones boisées. Un nid peut contenir de 1 000 à 13 000 individus, ce qui donne une idée très concrète de l’enjeu.
Le projet Safe To Bee, imaginé par des étudiants rennais issus de l’INSA Rennes, propose une approche inédite : le piège capture uniquement les frelons asiatiques grâce à un appât spécifique. Il détecte quand une certaine quantité de frelons morts est atteinte, déclenchant la libération des frelons encore vivants. Une caméra dotée d’intelligence artificielle suit alors leur trajectoire, aidant à localiser les nids de manière efficace. Grâce à plusieurs déplacements du piège et à un système de triangulation, les données permettent d’estimer l’emplacement du nid avec beaucoup plus de précision. Un peu comme si on équipait un suspect pour lui faire retrouver la planque de sa bande.
Autre innovation venue d’Occitanie, la startup God Save The Bee travaille sur une IA neuromorphique, un modèle inspiré du fonctionnement des neurones. Ce modèle est capable de tourner sur une toute petite carte électronique, avec 97 % de ressources en moins qu’une IA classique. Le courant n’est envoyé que lorsqu’un frelon asiatique est détecté. Tout se passe en local : la caméra et les capteurs sonores analysent la silhouette, le vol, le bourdonnement. Pas de cloud, pas d’abonnement mensuel, une autonomie solaire. C’est la direction que devrait prendre la génération suivante de ces dispositifs.
Ce qu’on installe, ce qu’on observe, ce qu’on comprend
La leçon de cet été passé devant un écran peuplé d’animaux nocturnes est finalement utile. Les outils connectés grand public (caméra de chasse, piège avec notification smartphone) restent d’excellents outils pour comprendre la biodiversité de son jardin, mais ne sont pas calibrés pour détecter spécifiquement Vespa velutina en plein air. Pour ça, il faut des solutions plus ciblées : capteurs acoustiques posés près des ruches, pièges sélectifs qui ne capturent pas les pollinisateurs utiles, ou les nouvelles solutions IA comme Safe To Bee pour remonter vers les nids.
Le frelon asiatique progresse partout en France et les nids se multiplient près des habitations, des écoles et des ruchers. Avec la plateforme SignalNids.fr, chaque citoyen peut déclarer un nid en quelques secondes, suivre la carte des signalements et aider sa commune à intervenir plus vite tout en protégeant les abeilles. Une loi entrée en vigueur en mars 2025 impose désormais aux particuliers, collectivités et professionnels de signaler et faire détruire les nids de cette espèce invasive. Le signalement citoyen devient, lui, un vrai outil de surveillance collective. Contrairement à la caméra infrarouge qui filme le renard voisin à 3h du matin, il permet réellement d’agir.
Ce que la technologie connectée révèle finalement dans nos jardins, c’est que la biodiversité nocturne est bien plus riche qu’on ne le croit, hérissons, fouines, renards y cohabitent à notre insu. Ce constat inattendu a une utilité concrète : ces données de présence animale, croisées avec les signalements de frelons, alimentent demain les atlas de biodiversité locale que les collectivités utilisent pour planifier leurs interventions. Le détecteur de frelons asiatiques, même quand il ne filme pas de frelons, n’est pas inutile. Il documente un territoire.
Sources : legifrance.gouv.fr | media24.fr