« Je pensais que c’était juste un boîtier de chasse » : pourquoi ces capteurs accrochés aux arbres de nos forêts écoutent en permanence

Ce petit boîtier vissé sur un tronc, à hauteur d’épaule, avec son microphone discret pointé vers la canopée, on pourrait le confondre avec un piège photographique raté. C’est pourtant l’un des outils les plus prometteurs de la biologie de conservation moderne. Ces enregistreurs acoustiques autonomes écoutent nos forêts en permanence, et ce qu’ils captent commence à transformer la façon dont les scientifiques mesurent la vie.

À retenir

  • Des boîtiers discrets écoutent en continu ce que les caméras-pièges ne peuvent pas voir : la nuit, la canopée, et l’histoire complète d’un écosystème
  • 103 forêts françaises sont actuellement sous surveillance acoustique dans un projet inédit qui produira ses premières conclusions en 2026
  • L’IA peut désormais identifier 6 000 espèces à partir de leurs sons, mais elle aussi se trompe quand plusieurs animaux parlent en même temps

Un micro dans les bois : pourquoi écouter plutôt que regarder

Les zones à forte végétation demeurent impénétrables visuellement, et l’oreille doit prendre le relais, comme le résument les chercheurs du CNRS. C’est le point de départ de l’écoacoustique : là où la caméra-piège rate la chevêche dans son creux de chêne ou la chauve-souris qui chasse à 3h du matin, le micro, lui, note tout.

Au lieu d’enregistrer les animaux en solo, les scientifiques captent l’orchestre entier, tous les sons émergeant d’un paysage naturel, et de ces entrelacs sonores, ils extraient des informations essentielles au suivi et à la protection de la biodiversité. L’image est juste : un relevé de terrain classique, c’est un portrait. Un enregistreur acoustique, c’est une partition qui court sur des mois.

Ces appareils autonomes peuvent être installés sur un arbre dans une forêt, sur un piquet au milieu d’un champ, sur un toit en ville ou au fond des océans. Dotés d’un programmateur leur permettant de s’allumer et de s’éteindre seuls à un certain rythme, ils enregistrent régulièrement pendant des semaines, voire des mois ou des années. Leur économie d’énergie est pensée au millième d’ampère : chaque appareil enregistre l’environnement sonore durant une minute toutes les 15 minutes, un jour sur deux. Résultat : une autonomie de terrain de plusieurs mois sur une simple paire de piles ou un petit panneau solaire.

Le paysage sonore est généralement divisé en trois composantes : la biophonie (sons biotiques comme le chant d’un oiseau), la géophonie (sons abiotiques comme une eau courante) et l’anthropophonie (sons humains). C’est comme un bilan médical, mais pour un écosystème. Plus la biophonie est riche et diversifiée, plus la forêt se porte bien. Un paysage sonore riche et diversifié est souvent associé à une biodiversité élevée.

En France, 103 forêts sous écoute active

Dans le cadre d’un programme national de surveillance de la biodiversité terrestre conduit par l’Office français de la Biodiversité (OFB), le projet Sonosylva enregistre et analyse plus de cent forêts protégées de France de 2024 à 2026. L’ambition est concrète : Sonosylva se déroule dans 103 forêts protégées, en France hexagonale et en Corse, avec un enregistreur par forêt, dans des sites en parc national, en zone Natura 2000 ou en espace naturel sensible.

D’une durée de trois ans, avec un budget de 520 000 euros, Sonosylva a mené une première campagne d’enregistrements entre mars et septembre 2024, et deux autres campagnes suivent en 2025 et 2026, avant qu’une surveillance pérenne soit envisagée. En parallèle, le programme Forestt de l’INRAE élargit encore l’échelle : il se déroule dans des forêts gérées, sur sept ans, de 2024 à 2030, pour un budget d’environ 700 000 euros.

Ce que ces micros saisissent va bien au-delà du chant des mésanges. Les chercheurs enregistrent les sons des animaux, le vent dans les arbres, le ruissellement de la pluie, aussi bien que les avions ou les voitures, en vue de décrire les paysages sonores. Or, il est très difficile d’enregistrer en métropole plus d’une minute sans avoir un bruit d’avion. Sur 140 000 fichiers analysés dans le Haut-Jura, 75 % contenaient des bruits d’avion. Ce chiffre surprend au premier abord, puis il dérange. Même nos forêts les plus reculées baignent dans l’anthropophonie.

Si Sonosylva capte uniquement le champ audible, d’autres programmes y ajoutent les ultrasons, afin de rendre compte de la présence des chauves-souris ou de certaines sauterelles. La nuit aussi raconte une histoire que l’œil ne peut pas lire.

L’IA qui reconnaît 6 000 espèces à l’oreille

Des milliers d’heures d’enregistrement, ça représente un travail colossal à analyser manuellement. C’est là que l’intelligence artificielle entre en jeu. Des outils d’analyse par IA sont susceptibles d’aider à tirer parti de la masse de données attendues. Par exemple, il existe l’application en données ouvertes BirdNET, pour la reconnaissance automatique des chants et cris des oiseaux.

L’application BirdNET, développée par le laboratoire d’ornithologie de l’université de Cornell et l’université technologique de Chemnitz, permet d’identifier environ 6 000 espèces animales, oiseaux essentiellement, mais aussi mammifères, insectes et amphibiens. Mais la marque annonce 6 000 espèces, et la réalité est plus nuancée : il arrive que BirdNET ne détecte pas la signature acoustique recherchée si différents oiseaux chantent en même temps, ou confonde deux espèces proches comme le loup et le chien. Ce qui pousse les équipes françaises à développer leurs propres outils maison, capables de mieux séparer les quatre grandes catégories sonores.

En enregistrant les paysages sonores sur de longues périodes, l’écoacoustique permet de détecter les tendances et les changements à long terme dans les populations animales, la composition des communautés, la santé des écosystèmes et l’évolution des paysages sonores. C’est précisément cette dimension temporelle qui manquait aux méthodes traditionnelles : un naturaliste ne peut pas passer cinq ans dans la même forêt à compter les espèces toutes les quinze minutes. Un micro, si.

Quand le même outil prévient la déforestation illégale

Le principe ne s’arrête pas à l’inventaire. À l’autre bout du spectre d’usage, les mêmes capteurs acoustiques servent de système d’alarme. L’ingénieur américain Topher White a fondé la start-up Rainforest Connection, qui a mis au point un système pour capter le son des tronçonneuses en pleine forêt amazonienne et alerter rapidement les autorités. Le système se compose d’appareils appelés “gardiens numériques” équipés de capteurs acoustiques qui captent une large gamme de sons. Les données sont envoyées via Internet vers une plateforme cloud équipée d’IA, qui, si des bruits de tronçonneuses ou de véhicules sont détectés, envoie immédiatement des alertes aux téléphones des gardes forestiers.

Le dispositif a fait ses preuves, expérimenté sur l’île de Sumatra et au Cameroun : dans les deux cas, le système a mis au jour des activités d’abattage illégal et permis l’arrestation de braconniers. Dans les forêts tropicales, de 50 à 90 % du bois extrait le serait de manière non autorisée, d’après un rapport d’Interpol. écouter la forêt, c’est aussi la défendre en temps réel.

La prochaine frontière pour ces dispositifs, c’est la mise en réseau mondiale. Le projet Worldwide Soundscapes souhaite bâtir un réseau mondial de surveillance de la biodiversité, avec pour objectif de rassembler les données issues du suivi acoustique passif afin de mesurer la biodiversité à l’échelle de la planète. Un thermostat de la vie sauvage à l’échelle globale, calibré non pas en degrés, mais en décibels de biophonie. Les programmes français Sonosylva et Forestt, prévus pour produire leurs premières conclusions d’ici 2026, fourniront justement les données de référence qui permettront, dans dix ans, de mesurer ce qui a changé dans nos forêts. Ce que l’on n’entend plus est souvent la première chose qui disparaît.

Leave a Comment