La télécommande universelle connectée, c’est l’un de ces gadgets qu’on adopte en deux minutes, sans y réfléchir davantage. Une appli sur le smartphone, quelques secondes de configuration, et le tas de télécommandes disparaît du canapé. Pratique. Trop pratique, peut-être, parce que derrière cette commodité se niche une réalité que personne ne vous a vraiment expliquée : en pilotant votre télé via une application connectée, vous ouvrez grand la porte à une surveillance très lucrative de vos habitudes de visionnage.
À retenir
- Une technologie invisible capture vos habitudes de visionnage image par image, plus de deux fois par seconde
- Vos données TV sont revendues à des annonceurs avant même que vous ayez fini votre série
- Désactiver cette surveillance existe, mais demande de naviguer des menus intentionnellement compliqués
L’ACR : le personnage principal que personne ne vous a présenté
Tout commence par trois lettres que vous n’avez probablement jamais tapées dans un moteur de recherche : ACR, pour Automatic Content Recognition. Cette technologie collecte des données personnelles sur vos habitudes de visionnage, qui peuvent être utilisées pour vous recommander des contenus, mais aussi pour vous cibler avec des publicités adaptées à vos goûts. Concrètement, l’ACR est intégré au système d’exploitation du téléviseur, où il fait des captures d’écran image par image. Il ingère les pixels à l’écran pour attribuer une valeur à chaque image, une “empreinte numérique”, puis envoie ces empreintes à une base de données pour identifier le contenu.
Le rythme de cette collecte laisse sans voix. Selon les plaintes déposées publiquement aux États-Unis, le système réaliserait une capture d’écran toutes les 500 millisecondes, soit plus de 170 000 images par jour. D’autres estimations sont encore plus précises : d’après The Markup, journal américain à but non lucratif, l’ACR peut capturer et identifier jusqu’à 7 200 images par heure, soit deux par seconde. Votre soirée Netflix n’est plus un moment privé, c’est une session de collecte de données en temps réel.
Ce qui rend l’ACR particulièrement redoutable, c’est son champ d’action. L’ACR ne se contente pas de suivre ce que vous diffusez via une application TV : il fonctionne sur chaque entrée. Vous regardez un DVD ? Vous jouez sur votre PlayStation ? Si l’image atteint l’écran, ACR peut l’enregistrer. Et les données récoltées ne restent pas dans votre salon. La smart TV est généralement connectée au routeur domestique et partage la même adresse IP. Par la suite, vous pouvez donc être ciblé à partir de vos données TV sur tous les appareils connectés à votre réseau domestique, la même publicité peut facilement réapparaître sur votre smartphone.
Une télécommande connectée, un second vecteur de collecte
Mais revenons à la télécommande universelle. Quand vous remplacez votre vieille zapette physique par une application smartphone, vous ne changez pas seulement d’interface : vous ajoutez une couche de traçage supplémentaire. Les télécommandes logicielles reposent sur des applications pour smartphone ou tablette, souvent gratuites, et permettent de transformer n’importe quel appareil mobile en centre de commande. Elles offrent une flexibilité importante, mais souffrent parfois d’un manque de réactivité ou de fiabilité. Ce “souvent gratuites” mérite qu’on s’y attarde. Une application gratuite ne l’est jamais vraiment, elle se finance sur vos données.
Ces objets peuvent être autonomes ou fonctionner avec un smartphone, qui sert de télécommande ou de relais pour échanger des données sur Internet. Ces données sont alors consultables sur l’appareil mobile ou sur le service web de l’éditeur. Les objets connectés semblent anodins et s’intègrent facilement dans la vie quotidienne, mais les données qu’ils traitent ne sont pas anodines. Votre application de télécommande connaît donc ce que vous allumez, à quelle heure, combien de temps, et sur quelle source. Elle communique avec votre télé connectée, qui, de son côté, active simultanément son ACR. Résultat : deux entités distinctes récoltent des informations sur la même soirée.
Cette collecte continue limite sérieusement l’autonomie de l’utilisateur sur ses données. Quand la collecte devient ubiquitaire sur différents appareils, le potentiel de collecte non désirée augmente significativement. Ce phénomène est aggravé par le fait que les fabricants conçoivent souvent leurs appareils de façon à laisser l’utilisateur dans le flou quant à la nature et au moment de la collecte.
Un modèle économique qui ne se cache plus vraiment
Les marques annoncent “améliorer l’expérience utilisateur”. La réalité est plus directe : toutes les informations obtenues via l’ACR sont revendues par les constructeurs à des annonceurs publicitaires ou des courtiers en données. À l’exception des consommateurs, tout le monde est gagnant. LG a exprimé son ambition de transformer son activité matérielle en une “plateforme médiatique et de divertissement” axée sur la publicité, une opportunité de collecte de données et de revenus récurrents. Samsung, de son côté, a mis à jour sa technologie ACR pour suivre l’exposition aux publicités vues sur ses téléviseurs via des services de streaming, et non plus uniquement à partir de la télévision linéaire.
La situation est suffisamment grave pour avoir déclenché une offensive judiciaire outre-Atlantique. Le procureur général du Texas, Ken Paxton, a engagé des poursuites contre Sony, Samsung, LG, Hisense et TCL pour l’utilisation de la technologie ACR. Les plaintes évoquent parfois plus d’une quinzaine d’actions pour parvenir à une désactivation complète, contre une simple validation en un clic pour l’activation initiale, un cas typique de “dark pattern”. Les utilisateurs ne seraient ni clairement informés de l’étendue de la surveillance, ni réellement en mesure de la refuser sans effort disproportionné. Pour les fabricants impliquant des groupes chinois, Hisense et TCL sont pointés du doigt en raison de la loi sur la sécurité nationale chinoise, qui pourrait contraindre les entreprises à partager certaines données avec les autorités de Pékin.
Ce que vous pouvez faire, maintenant, concrètement
La bonne nouvelle : l’ACR se désactive. La mauvaise : il faut le vouloir vraiment, car les menus sont conçus pour décourager. Sur la plupart des télés connectées, la procédure passe par les paramètres de confidentialité, cherchez des intitulés comme “Services d’information de visionnage”, “Smart TV Experience” ou “Viewing Information Services” selon la marque. Sur les téléviseurs TCL de 2025, vous pouvez par exemple vous désincrire du programme d’amélioration de l’expérience utilisateur et empêcher la TV de collecter des informations de diagnostic. Il est possible de retirer son consentement ultérieurement, sous Paramètres > Confidentialité > Accords utilisateur.
Pour les applications de télécommande universelle elles-mêmes, la prudence s’impose dès le téléchargement. Avant de commencer à utiliser un produit IoT, le développeur propose un formulaire de consentement à remplir. Le contenu de ce formulaire est généralement trop long pour être lu, et l’utilisateur néglige les dispositions relatives à l’utilisation des données privées, ce qui entraîne souvent l’enregistrement d’informations personnelles à son insu. Préférez les applications dont la politique de confidentialité précise explicitement qu’elles ne collectent pas de données comportementales, ou mieux encore, optez pour une télécommande physique universelle, qui opère en infrarouge sans jamais toucher Internet.
Le cadre réglementaire européen évolue dans le bon sens. L’arrêt “Smart TV” de la CJUE de février 2024 a consacré le principe de finalité stricte dans la collecte des données par les objets connectés. La Cour a condamné un fabricant de téléviseurs qui utilisait des données de visionnage pour établir des profils publicitaires sans information claire des utilisateurs, imposant désormais une séparation étanche entre les données nécessaires au fonctionnement et celles exploitées à des fins commerciales. Les principales dispositions du règlement européen sur les données (Data Act) sont applicables depuis septembre 2025, et à partir de septembre 2026, les fabricants devront concevoir les objets connectés pour que les données qu’ils génèrent soient directement accessibles aux utilisateurs. Une avancée réelle, même si d’ici là, votre télé regarde toujours ce que vous regardez.
Sources : developpez.com | tremplin-numerique.org