Le boîtier vert installé dans 35 millions de foyers français enregistre votre consommation toutes les 30 minutes. Quarante-huit relevés par jour, 17 520 points de mesure par an. La plupart des gens ignorent ce que ces chiffres révèlent vraiment sur leur vie quotidienne, et ce qui est arrivé à ces données depuis mars 2026.
À retenir
- 48 relevés par jour : le Linky sait exactement quand vous vous levez, quand vous vous couchez et quand votre maison est vide
- Depuis mars 2026, la règle a changé : les données détaillées sont collectées par défaut, sans que vous le sachiez
- Vous avez 2 minutes pour reprendre le contrôle dans votre espace client — mais refuser coûte désormais 39 € par an
Ce que le Linky voit que vous ne voyez pas
Le compteur Linky enregistre la courbe de charge du domicile, c’est-à-dire un relevé des consommations toutes les 30 minutes, soit 48 relevés par jour. Mis bout à bout, ces données dessinent bien plus qu’une simple facture. Ces relevés constituent ce qu’on appelle la courbe de charge. Elle révèle précisément vos moments d’activité domestique, vos absences et vos routines quotidiennes.
Concrètement : un pic à 7h15 le matin, c’est votre réveil, votre bouilloire, votre douche électrique. Une consommation nulle de 9h à 18h, c’est un domicile vide. Un creux brutal à 23h, c’est votre coucher. Une analyse approfondie de ces données permet de déduire des informations sur la vie privée de l’abonné : heures de lever ou de coucher, nombre de personnes dans le foyer, périodes d’absences. La CNIL l’avait identifié dès 2012, et exprimé ses réserves en conséquence.
Les compteurs communicants sont capables de relever à distance des données de consommation plus fines que les compteurs traditionnels. Il s’agit des données de consommation globales du foyer, sans le détail des consommations de chaque appareil. Nuance importante : le Linky ne sait pas que c’est votre four qui a consommé 2 kWh à 19h. Mais couplée aux données de votre voisin, de votre immeuble, d’un algorithme entraîné sur des milliers de profils similaires, cette courbe devient un portrait saisissant.
Contrairement à l’index de consommation (qui dit simplement “vous avez consommé 1 000 kWh ce mois-ci”), la courbe de charge indique à quelle heure précise vous avez allumé le four, rechargé la voiture ou lancé une lessive. C’est là toute la différence entre une donnée agrégée et une donnée comportementale.
Deux niveaux de données, une règle du jeu qui a changé
Dans son mode par défaut, le compteur Linky ne remonte à Enedis que l’index quotidien de consommation, soit la quantité globale d’électricité consommée par le foyer sur la journée. Avec ce mode, il n’est pas possible de déduire des informations précises sur les habitudes du foyer. C’était le statu quo depuis le déploiement : les données fines restaient dans la mémoire du compteur, accessibles uniquement sur consentement explicite.
Jusqu’au 1er mars 2026. Depuis le 1er mars 2026, une nouvelle étape a été franchie concernant le compteur Linky. Désormais, Enedis peut collecter les données de consommation horaires sans avoir besoin de votre accord préalable. Le passage d’un régime d'”opt-in” (vous activez) à l'”opt-out” (vous devez vous opposer) change profondément la logique. La CRE soulignait dans son rapport de février 2026 que seulement 30 % des compteurs avaient activé cette fonctionnalité. La majorité des utilisateurs ne refusaient pas par principe, mais par inertie : ils ne faisaient simplement pas la démarche d’aller cocher la case dans leur espace client.
Argument des partisans de la mesure : les données détaillées sont indispensables pour la transition énergétique. Avec la montée des énergies renouvelables intermittentes, il ne suffit plus de produire quand on consomme, il faut consommer quand on produit. Pour cela, les fournisseurs et les opérateurs de flexibilité ont besoin de connaître votre profil exact pour proposer des tarifs dynamiques ou déclencher vos appareils au bon moment. Argument des défenseurs de la vie privée : une donnée sensible ne devrait pas s’activer par défaut, même pour un motif collectif légitime.
La CNIL, les mises en demeure et ce que ça dit de la réalité
L’histoire réglementaire du Linky ressemble à un bras de fer au ralenti. Dès 2012, la CNIL s’est montrée inquiète quant au recueil de données personnelles via des compteurs communicants et à leur utilisation. Des années plus tard, la surveillance institutionnelle s’est concrétisée par des sanctions. La CNIL a enjoint EDF et ENGIE d’améliorer la procédure de recueil du consentement autorisant la collecte de données personnelles issues des compteurs Linky et de réduire la durée de conservation des données, jugée excessive. Dans un communiqué du 11 février 2020, la CNIL a rendu publiques deux mises en demeure à l’encontre de ces sociétés.
Ce qui avait été reproché : la CNIL considérait qu’EDF et ENGIE ne présentaient pas de façon claire la distinction entre la collecte d’informations à la journée et la collecte à demi-heure. les consommateurs cochaient une case sans savoir précisément ce à quoi ils consentaient. Dans le cas d’EDF, les données de consommation quotidiennes et à la demi-heure étaient conservées cinq ans après la résiliation du contrat. De son côté, ENGIE les conservait huit ans. Huit ans. Soit toute la durée de vie d’un bail.
Les données transmises sont chiffrées de façon à préserver l’anonymat, et leur processus de transmission a été validé par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Enedis insiste sur ce point. Enedis assure que ces informations restent confidentielles et sécurisées. Le gestionnaire affirme ne pas les revendre à des tiers commerciaux. Pourtant, des associations de consommateurs expriment des réserves sur ce point.
Ce que vous pouvez encore faire
L’espace sécurisé d’Enedis permet d’activer ou suspendre la collecte de ses données de consommation détaillées (horaires ou à la demi-heure), et d’activer ou suspendre la transmission de ses données de consommation journalières ou à la demi-heure à des tiers. L’abonné peut à tout moment retourner sur son compte et modifier ses choix. L’exercice de ce droit prend concrètement deux minutes dans l’espace client, rubrique “Mes données de consommation”.
Le RGPD prévoyant le droit à l’effacement des données, il est possible de demander à Enedis la suppression de toutes ses données de consommation. Il est également possible d’effacer les informations enregistrées directement dans le compteur Linky, qui se limitent aux 5 derniers mois. La mémoire du boîtier n’est pas infinie, mais celle des serveurs d’Enedis, elle, l’est presque.
Paradoxe de la situation actuelle : refuser totalement le Linky lui-même coûte désormais de l’argent. Depuis le 1er août 2025, les consommateurs qui refusent le Linky paient des frais de relève résiduelle de 38,88 € par an. La donnée devient ainsi un bien quasi-obligatoire à produire. Ce que le technicien qui installe votre compteur ne vous explique probablement jamais, c’est que le vrai produit du Linky, ce n’est pas votre kilowatt-heure, c’est la courbe qui raconte comment vous le consommez.
Sources : divertissonsnous.com | divertissonsnous.com